1. Quelle
motivation vous a poussé à adapter
cette nouvelle ?
Probablement, avant tout, le désir de travailler
sur les raisons pour lesquelles ce texte m’avait
tant marqué et ainsi l’envie de me
le réapproprier par une élaboration
créatrice propre. Par ailleurs, j’étais
animée par le désir, le besoin ?
, de faire partager ma fascination pour ce texte.
2.
Comment s’est fait le passage du livre au
film ?
Par la rédaction d’un scénario,
d’un travail de sélection des lettres
que nous souhaitions conserver, par une réflexion
sur ce que l’image et le son pouvaient apporter
aux mots et comment cette image et ce son devaient
être pour accompagner les mots, puisqu’aussi
bien les mots sont au centre du propos.
3. Quels principes avez-vous
suivi pour l’adapter ?
Le principe de base, c’était le respect
du texte original. Donc forme courte, à l’image
de la nouvelle, sobriété de l’image
comme des émotions, recherche d’une
épure maximale. Par ailleurs, nous voulions
absolument maintenir ce principe qui fait que ce
sont les lettres qui ponctuent la progression dramatique
du film, et il était évident que le
livre serait montré dans le film, de même
que nous ferions apparaître le personnage
de l’auteur. Comme un hommage.
4. Quel rôle la littérature peut-elle
jouer au cinéma, à travers cet exemple ?
Elle est une manne inépuisable d’histoires,
d’émotions et de réflexions.
Dans ce cas précis, la littérature
est au centre du propos. Nous n’avons pas
voulu faire parler les personnages comme dans la
vie, mais comme ils peuvent s’exprimer dans
un livre. Nous n’avons pas voulu favoriser
un effet de réel, au sens où nous
nous sommes très peu posés la question
de la crédibilité de la situation.
Le choix de Claude Jean-Philippe, qui ne joue pas,
au sens où le cinéma l’entend
généralement, participe de la même
volonté. Paradoxalement, il apparaît
que, peut-être grâce à nos parti
pris, l’effet de réel est en réalité
augmenté. 5.
Aviez-vous imaginé une adaptation intégrant
des images d’archives ? Y-a-t-il eu des
résistances au moment de la conception ?
Intégrer des images d’archives,
cela signifiait précisément aller
du côté du réel. Des producteurs
nous l’ont vivement suggéré,
notre interlocuteur à France 3 également,
mais cela allait à l’encontre de ce
que nous voulions faire. Nous voulions réaliser
un film ouvert, laissant libre chaque spectateur
de se le réapproprier à son tour et
de se créer ses propres images. Utiliser
de l’archive, c’était refermer
le propos.
De manière générale, nous n’avons
rencontré que des résistances au moment
de la conception. Soit que le sujet paraisse trop
écrasant à certains, trop littéraire
pour d’autres, trop peu didactique enfin pour
d’autres encore. Nous avons tenu bon, non
pas par esprit de contradiction, mais parce que
le film qu’il nous était proposé
de tourner ne nous intéressait pas. Si nous
n’avions pas pu aller au-delà des résistances
rencontrées, nous n’aurions tout simplement
pas fait ce film.
6. Pourquoi l’écrit
est-il fondamental et quasiment respecté
au pied de la lettre ?
Peut-être par un trop grand respect
de la chose écrite. On nous a beaucoup dit :
adapter, c’est trahir. A nos yeux, adapter,
c’est poursuivre, c’est prolonger, pas
trahir. C’était une gageure intéressante
que de vouloir bâtir un film sur de l’écrit
et d’ailleurs ça aurait pu rater tout
à fait. Mais le projet, le pari était
là. A la limite, le mot, le livre (au sens
large) est le sujet de notre film.
7. Quelle est, d’après
vous, l’originalité de ce court-métrage
par rapport aux courts-métrages plus classiques ?
Le thème tout d’abord, c’est
probablement une originalité majeure. Aujourd’hui,
les cinéastes se figurent qu’en peu
de temps, on ne peut pas se lancer dans des sujets
historiques, compliqués : il fut un
temps où ce n’était pas ainsi
; ensuite, le refus d’une histoire qui se
boucle, d’un petit objet bien clos . Enfin,
par ailleurs, nous différons sans doute dans
la démarche. Nous n’avons pas cherché
à faire nos preuves, à montrer que
nous savions faire du cinéma. Notre film
n’est pas pour nous une première pierre
destinée à nous emmener vers le long
métrage. De fait, ce sera le cas ou pas,
mais peu importe. Nous n’avons pas voulu faire
un court-métrage mais adapter pour le cinéma
un livre, « Inconnu à cette adresse ».
Le projet intellectuel se suffisait à lui-même.
8. Peut-on dire du film
qu’il est une initiation à la question
historique ? En quoi cette question, tout comme
le film, introduit-elle la différence entre
la réalité et la fiction ?
Initiation à la question historique,
oui certainement s’il est réussi, c’est-à-dire
si les gens qui le voient en sortent en ayant envie
d’en parler, d’en débattre, d’aller
lire le texte original, d’autres textes sur
le même sujet, s’interrogent sur le
sens de cette histoire, sur la manière dont
l’Histoire n’est pas une discipline
sèche, mais une discipline qui traite de
l’humain. Comment les Allemands sont-ils devenus
nazis est une question qui continuent à obséder
les historiens, à susciter des études,
et de ce point de vue Martin Schulze n’est
pas un personnage de fiction, mais quelqu’un
de tout à fait inscrit dans son temps et
dans son pays. Nous n’avons pas voulu gommer
les références à la prise du
pouvoir par Hitler, aux conditions de vie en Allemagne
dans les années 30, à la fascination
exercée par la représentation nazie
de la force dans un pays vaincu. La réalité
est donc bien présente, la fiction ne vient
que l’épouser, la conforter, l’humaniser,
la rendre réappropriable par chacun. Dans
cette mesure-là, peu importe que les personnages
soient fictifs ou non. La fiction est le vecteur
par lequel on peut avoir accès à la
réalité de l’Histoire.
9. Comment qualifieriez-vous
les deux personnages créés ?
Ils sont tous deux, malgré un décalage
dans le temps, deux enfants aux prises avec la nécessité
de s’inscrire dans une filiation. Tous deux
d’ailleurs sont libres, dès lors qu’ils
font ce travail, cet effort, d’en faire ce
qu’ils veulent. Ils peuvent décider
d’être les enfants de leur père
ou, au contraire, de refuser cet héritage.
Leur seul impératif, c’est d’accepter
d’entendre ce que fut l’histoire dont
ils proviennent. |
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10. Comment s’est
opéré le choix des comédiens ?
Avez-vous donné des consignes aux acteurs ?
Quelles difficultés ont-ils pu rencontrer
pour interpréter ces rôles ?
Claude Jean-Philippe nous a séduit par son
épaisseur physique, son décalage avec
la réalité, quelque chose en lui qui
nous semblait pouvoir porter symboliquement le poids
de son personnage. Sylvie Granotier nous a séduit
tout court : elle avait l’âge nécessaire
et la sensibilité au texte comme au sujet.
La consigne, c’était la sobriété,
l’absence de jeu au sens traditionnel du terme,
l’intériorisation des personnages qui
devaient, seule, permettre leur extériorisation
aux yeux des spectateurs.
Il ne nous semble pas qu’ils aient l’un
et l’autre connu de véritables difficultés,
dès lors que le parti pris de l’interprétation
a été intégré. La grâce
que nous avons vécue tous les quatre ensemble,
c’était précisément que
nous avons eu la chance de nous comprendre instinctivement.
En réalité, nous avons très
peu parlé avant le tournage. Nous nous comprenions.
.
11. Vous avez choisi d’avoir
recours à une voix-off. Comment définiriez-vous
sa fonction ? Était-elle présente
au moment du tournage ?
La voix off, qui n’était pas présente
au moment du tournage, symbolise l’histoire,
le passé. Elle est là pour faire entendre
l’Histoire, pour dire que l’on ne peut
pas échapper aux fantômes qui nous
obsèdent, nous taraudent, et en partie et
à notre insu, nous définissent. C’est
pourquoi cette voix-off résonne dans un no
man’s land, sans que l’on sache très
bien d’où elle provient et qui l’entend.
Elle, comme symbole du passé, est intrinsèque
au présent.
12. La mise en scène
est relativement discrète mais néanmoins
très précise. Quel rôle peut-on
donner aux changements de lieux (quand les personnages
sortent à l’extérieur) ?
Quand nous avons écrit le scénario,
les moments de sortie de la maison se sont imposés
comme une évidence. Nous avions besoin, dans
l’écriture même, de moments de
respiration, de marche au grand air, de sortie du
huis-clos.
13. Quelles sont les premières
réactions du public ?
Ce qui nous a touché, en tous cas, c’est
que le public a compris quel était le projet,
ce que nous avions voulu faire et nous avons été,
de ce point de vue, totalement validés dans
nos parti-pris. Nous avons jusqu’ici rencontré
un public qui adhérait à l’esprit
du film, et sans doute compte tenu du poids de celui-ci,
tout le pari était là. Ce n’est,
cela dit, pas à nous de dire que, peut-être,
le pari a été gagné. |
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