1. Pourquoi
avoir choisi la réalisation d’un
court-métrage alors que vous avez déjà
participé à l’écriture
de scénarii notamment avec Olivier Jahan
pour "Faites comme si je n’étais
pas là" ? Que vous apporte
de plus le court-métrage ?
MCP : « Le
Fils du pêcheur » a été
écrit et réalisé AVANT l’écriture
et le tournage de
« Faites comme si je n’étais
pas là... ». Il s’agit
en fait de mon second court-métrage après
« Barbes la nuit... » J’ai
d’ailleurs rencontré Olivier Jahant
lors d’un festival de court-métrage
(à Grenoble) quand nous présentions
respectivement notre premier court-métrage
lui et moi. Il m’a proposé de travailler
sur son court-métrage « Au bord de
l’autoroute », puis sur «
Faites comme si je n’étais pas là... ».
Nous avons co-écrit le scénario
puis il m’a chargé du casting pour
le rôle principal, pour finalement me demander
d’apporter mon regard sur la réalisation
durant le tournage en m’occupant plus spécialement
du jeu de Jérémy Renier que j’ai
eu le plaisir de coacher.
Les différences entre long et court métrage
sont nombreuses mais tiennent à mon sens
avant tout à la diffusion que peut espérer
le film terminé. Il reste très difficile
de faire vivre un court métrage alors que
les espoirs sont plus grands pour un long métrage
(même si les lois du marché rendent
la chose très difficile pour les premiers
longs métrages français).
Jusqu’à présent le passage
par le court-métrage était la voie
royale pour toute personne désirant faire
du cinéma et se familiariser avec la technique,
les comédiens, le mode de financement etc.
Aujourd’hui, de plus en plus, les bailleurs
de fonds (qui ont un poids de plus en plus fort
sur le cinéma), préfèrent
aux courts-métragistes jugés trop
« artistes », des réalisateurs
de clips ou de pub jugés plus proches de
la « jeunesse », public potentiel
principal de l’industrie du cinéma...
Pour répondre plus précisément,
je ne me suis jamais posé la question en
termes « long » ou « court-métrage »,
mais en terme de « film » : chaque
scénario que j’écris correspond
à une histoire qui a sa durée propre...
Par exemple « Le Fils du pêcheur »
n’aurait pas de raison d’être
s’il durait 1 heure 30. Ce n’est pas
non plus un «morceau » de long-métrage
ou un « brouillon », c’est
un FILM de 27 minutes... Un film à part
entière. Et ce n’est pas non plus
une carte de visite pour prouver ce que je sais
faire, c’est une histoire que je souhaitais
raconter dans un laps de temps approprié
pour que mon « message » (si
message il y a ) ou mon « émotion »
soit servit le plus efficacement possible...
Je crois que quand le court-métrage atteint
un certain niveau artistique et fait preuve d’une
ambition cinématographique réelle
(comme pour le film « La Jetée »
de Chris Marker) il devient un film comme un autre,
juste un peu plus court...
Bien entendu dans les faits les choses sont un
peu plus compliquées et le court-métrage
reste un des parents pauvres du cinéma...
2.
Nous pouvons observer au fil de votre court-métrage,
une thématique de l’eau. Pourriez-vous
nous indiquer ce qu’elle représente
pour vous ?
MCP : Ce que représente
la thématique de l’eau pour moi ?
Voilà une question à laquelle je
n’ai pas vraiment de réponse a priori...
Par contre, je peux te raconter comment une idée
devient un film et comment chaque chose trouve
peu à peu son importance durant tout le
processus de fabrication du film... Un peu comme
un sculpteur qui devant son bloc de pierre saurait
par avance ce qu’il veut mettre à
jour sans toutefois pouvoir le nommer ou en avoir
une vision précise avant d’avoir
commencé à sculpter...
Mon premier court métrage s’appelait
« Barbes la nuit » et était
un film très « noir »,
tourné la nuit dans les rues de Paris,
assez violent et totalement désespéré...
J’avais écrit ensuite d’autres
scénarii pour lesquels je n’avais
pas réussi à trouver de financement
et je me demandais bien ce que j’avais envie
de tourner...
Un matin, alors que je prenais le train pour aller
en province et que j’étais très
fatigué, je me dis que je devrais écrire
un film optimiste, ensoleillé, en pleine
nature et tourner un peu le dos à mes idées
noires (cinématographiquement parlant).
Immédiatement j’ai eu le souvenir
de ce coin de rivière où j’allais
enfant et l’idée de raconter une
journée de pèche... Mais dès
mon retour à Paris j’écrivais
une dizaine de pages racontant, certes une journée
de pèche, mais dont le sujet principal
était en fait la découverte de ce
qu’est l’alcoolisme par un adolescent
de 13-14 ans...
Ce scénario eu le bonheur de plaire tout
de suite à tous ceux qui le lisaient et
je n’eus pas de très grandes difficultés
à trouver le premier financement pour le
mettre en chantier...
Une des premières choses que je fis, fut
d’aller sur les lieux de mon enfance pour
voir si cette rivière était aussi
belle que dans mon souvenir... Elle était
mieux encore, un décor idéal pour
un film... Et en retrouvant les lieux, je me rappelais
aussi de l’ennui que j’éprouvais
enfant, lors de ces journées passées
à accompagner mon père...
Le travail de préparation se poursuivait
et la rivière prenait effectivement de
l’importance mais avant tout pour son aspect
« plastique » et « visuel »
qui convenait à ce que je voulais faire
: filmer les êtres humains dans un environnement
les dépassant à tous les instants
par sa majesté, sa grandeur et sa beauté
(un peu, toutes proportions gardées, comme
on peut le voir dans certains grands westerns,
notamment ceux de John Ford comme « La Captive
du Désert » , d’où
l’utilisation dans « Le Fils du pêcheur »
du cinémascope). Mais à la différence
des westerns où chaque paysage en appelle
un autre et une autre possibilité de vie,
de recommencement (c’est tout le mythe de
la «nouvelle frontière »
que l’on trouve dans le western), mon paysage
à moi devait être une forme de prison
pour ceux qui s’y trouvaient : forêt,
vallée encaissée, etc.
Seule la rivière jouissait, de par sa nature
même, d’une certaine « liberté »...
Mais à cette étape là du
travail, une chose était certaine, nous
devions quoi qu’il arrive, toujours filmer
de l’une des berges (pour des raisons à
la fois artistiques - on ne se mélange
pas au mouvement du courant - que pour des raisons
techniques et de sécurité).
De la même façon j’avais prévu
de filmer un maximum avec une caméra disposée
à hauteur d’un enfant de 8 ans et
en plan fixe, pour renforcer l’idée
que tout ça était une vue «
au niveau des souvenirs » d’un
enfant...
Puis est arrivé le jour du tournage.
Première découverte : quand on tourne
en cinémascope la notion de hauteur et
de verticalité est très difficile
à rendre : en clair, que tu filmes à
la hauteur d’un enfant de 8 ans où
en mettant ta caméra à deux mètres
de haut, tu obtiens à l’image sensiblement
la même impression... Donc l’idée
de filmer en plan fixe et à la même
hauteur n’a pas tenu une demi-journée
!
Deuxième surprise : la qualité des
techniciens du film. Parmi eux un chef machiniste
que je ne connaissais pas, un « vieux de
la vieille » qui était venu,
je ne sais pourquoi, participer à cette
aventure alors qu’il avait travaillé
sur quelques-uns uns des plus gros films français
des années 60-70 (je me souviens par exemple
des « Amants de l’an 2 »
avec Belmondo et Marlène Jobert) ou encore
des pubs signées Coppola etc.
Donc arrive ce Monsieur d’un âge respectable
au volant de son camion... Il commence à
décharger son matériel (le chef
machiniste est celui qui s’occupe de tout
le matériel permettant de déplacer
ou positionner la caméra, tout en assurant
la sécurité du plateau)... Après
une journée de travail, il me demande pourquoi
je n’essaye pas de mettre la caméra
au milieu de l’eau pour obtenir des plans
et des angles différents... je lui explique
que l’idée me plaît bien mais
que techniquement ça me paraît un
peu compliqué et que surtout nous n’avons
pas beaucoup de temps pour tourner (le temps est
l’ennemi absolu du cinéma ! On en
manque toujours sur un tournage et même
si les journées duraient 48 heures, ce
ne serait pas suffisant).
Jojo, notre chef machino, me dit : «
laisse-moi 20 minutes et je t’installe ça
! »
Un quart d’heure après la caméra
était fixée sur un chariot lui-même
sur des rails au milieu de l’eau...
Et bien entendu ça me permettait de filmer
exactement ce que je voulais...
Il s’est passé alors un truc étrange
avec la rivière : moi qui ne suis pas et
n’ai jamais été pêcheur,
je me suis muni de cuissardes et j’ai commencé
à parcourir la rivière dans tous
les sens... j’étais plus souvent
dans l’eau (quelques fois même allongés
sur le fond, de l’eau jusqu’à
la poitrine, à chercher un angle de prise
de vue différent) que sur la berge... Et
nous avons multiplié les plans où
la caméra est au milieu de l’eau...
Ce n’est pas anecdotique parce que souvent
la place de la caméra au cinéma
détermine le point de vue par lequel on
voit l’action (c’est en général
le point de vue de tel ou tel protagoniste et
dans le meilleur des cas le point de vue d’un
seul individu d’un bout à l’autre
du film ce qui permet de comprendre la vision
de ce personnage, son comportement, voire de la
partager ou de s’identifier.)
Dans « Le Fils du pêcheur » ,
le point de vue exprimé devenait souvent
celui de la rivière, comme si c’était
elle qui témoignait et se souvenait de
ce qui s’était passé cette
journée-là (pas de façon
appuyée ou directe, mais de façon
suggérée)...
Autre découverte, la rivière est,
avant d’être un univers visuel, un
univers SONORE : si tu te retrouves dans l’eau,
à un mètre du bord même si
les gens qui sont sur la berge crient, tu ne les
entends pas tellement la rivière est bruyante...
Dès le premier jour nous avons compris
que ce serait ce bruit là qui rythmerait
le film, comme une musique propre : la chanson
de la rivière...
Voilà à peu près comment
la rivière est devenue un élément
central de ce film et surtout comment elle a gagné
en importance, allant jusqu’à donner
des impressions fortes à ceux qui regardent
le film et ce, sans en avoir l’air...
Il y a un plan par exemple où l'on voit
l’adolescent boire seul dans son coin...
Il semble loin de nous, isolé complètement.
J’ai utilisé dans ce plan la rivière
pour exprimer que quelque chose venait de changer
chez cet adolescent. Si tu regardes bien, tu verras
que toutes les fois où l’adolescent
est assis ou marche près de la rivière
(à l’exception de la balade en forêt
après qu’on a entendu les avions
de chasse dans le ciel), le courant de la rivière
coule de la gauche à la droite de l’image...
Pour le plan dont je te parle, nous avons mis
le comédien sur l’autre rive et la
rivière semble couler DANS L’AUTRE
SENS... Bien entendu ce n’est pas vraiment
perceptible au premier regard, mais je crois qu’au
cinéma ON SENT ces petites choses bizarres
qu’on ne peut pas forcément identifier
au premier regard, mais qui n’en signifient
pas moins un changement, un petit malaise ressenti
bien souvent par le spectateur...
Pour le reste, si tu travailles sur le thème
de l’eau, tu auras peut-être vu le
film « Méfie-toi de l’eau
qui dort » de Déchamp, «
Dimanche ou les fantômes », le
court-métrage d’Achard ou encore
«La Rivière sans retour »
de Preminger qui ont sans doute à leur
façon influencé, en positif ou en
négatif, (pour «Dimanche ou les fantômes »
notamment) ma manière d’envisager
et de mettre en scène le « personnage »
de la rivière...
3. Le thème de
l’alcoolisme et du poids de l’hérédité
établi dans votre scénario est-il
pour vous d’une importance majeure ? Vous
positionnez-vous alors comme un Zola de l’audiovisuel
pour lequel l’hérédité
joue un rôle primordial ?
MCP : Le thème
de l’hérédité est la
seule chose que je regrette dans ce film parce
que trop maladroitement amené... Je pense
que je n’ai pas su trouver comment filmer
simplement cette idée que l’atavisme
existe dans certains cas...
Il m’importe plus de dresser un portrait
d’un adolescent en but à son père,
allant même jusqu’à porter
sur ses épaules puis essayer de faire sien
le problème de son père...
Pour le reste les idées de Zola se défendaient
peut-être à son époque mais
sont fausses aujourd’hui : les enfants d’alcooliques
sont alcooliques pour 25 % d’entre eux,
totalement sobres (sans jamais boire une goutte
d’alcool) pour 25 % d’entre eux, et
ont une relation « normale »
à l’alcool pour 50 % d’entre
eux... Donc difficile de faire des règles
générales, il n’y a que des
cas particuliers...
Pour en terminer avec ce sujet, je pourrais simplement
dire qu’entre autres raisons (qui me sont
personnelles) je voulais, en montrant l’adolescent
boire une fois devenu adulte, qu’on comprenne
qu’il n’y avait pas de JUGEMENT sur
l’alcoolisme du père, mais plutôt
une volonté de montrer ses CONSEQUENCES...
Et l’idée qu’au final l’adolescent
n’avait guère fait mieux que son
père, allait dans ce sens... Si j’en
avais les moyens et l’opportunité,
je penserais à une autre fin pour ce film
(la plupart des critiques que j’ai reçues
portent d’ailleurs sur cette fin)... J’y
ai beaucoup réfléchi à l’époque,
je n’ai pas trouvé la solution et
je crois sincèrement avoir raté
mon coup sur ce point précis... Le court-métrage
permet d’apprendre...
4. Avez-vous voulu, au travers de l’utilisation
du thème de l’alcoolisme et de ces
effets sur le comportement, établir une
sorte d’approche sociologique de ce problème
ou aviez-vous pour but le désir de partager
une expérience personnelle ?
MCP : On ne fait
jamais de films qui ne soient pas personnels à
mon avis... La question est de savoir en quoi
tel ou tel film est personnel, qu’est-ce
qu’on y met de soi et de quelle façon
(plus ou moins consciente)...
Alors bien sûr je connais bien le sujet
de ce film, ce n’est pas un hasard si j’ai
choisi de le traiter, mais faire de l’autobiographie
ne m’intéresse pas... j’espère
que les enfants d’alcooliques ne sont pas
les seuls à pouvoir apprécier ce
film, sinon il ne servirait pas à grand
chose (pour peu qu’un film puisse servir
à quelque chose, mais c’est une chose
en laquelle je crois).
Plus que faire œuvre « sociologique »
(ce qui ne m’intéresse pas trop)
j’ai voulu essayer de parler de personnes,
de faire partager un moment de leur vie, de donner
un éclairage sur une tranche de vie d’un
petit groupe de personnes...
Le tout par le biais d’une fiction... Et
je tiens à l’idée que tout
cela est une fiction qui, pour certains, ressemble
beaucoup à la réalité...
Mais c’est ça faire du cinéma,
faire croire que tout ce qui est écrit,
préparé, joué, tourné
et monté, est en fait une histoire vraie...
Maintenant pour en revenir à ma «
foi » dans le cinéma, je prendrais
un exemple personnel : Quand j’avais
une dizaine d’année, je n’allais
pas au cinéma, nous vivions dans un milieu
modeste où la culture n’avait pas
un rôle très important... Mais déjà
j’étais passionné par les
films que je voyais à la télévision...
Pour tout dire ma vie était extrêmement
morose pour ne pas dire plus... Et je me rappelle
qu’un jour j’ai vu une scène
de film qui m’a marqué jusqu’à
aujourd’hui... A l’époque où
l’on se pose les premières questions
sur la vie, l’avenir etc., je me souviens
avoir vu à l’écran un couple
roulant dans une décapotable sur une petite
route de campagne. A un moment la fille demande
à son compagnon : « Qu’est-ce
que tu fuis ? » . L’homme la
regarde et lui répond : « retourne-toi »
. La fille se met à genoux sur son siège
et regarde: derrière elle il n’y
avait que la route toute droite bordée
de grands arbres qui s’éloignaient
d’eux...
J’ai eu un véritable choc en voyant
cette scène. Pour moi, ces quelques images
résumaient parfaitement la vie telle que
je la voyais : une fuite en avant avec rien derrière
qu’une route dont on ne voyait pas le commencement...
J’ai retrouvé cette scène
près de 20 ans plus tard :
C’était une scène de «
Profession Reporter » d’Antonioni.
L’homme c’était Jack Nicholson
et la fille Maria Schneider...
Je n’avais vu qu’un ou deux films
d’Antonioni à l’époque
et je les avais trouvés ennuyeux, mais
en découvrant que cet homme avait réussi
à parler aussi précisément,
à captiver un enfant vivant dans une tour
de banlieue, à des années lumière
de ce que lui voulait faire dans son art, je me
suis dit que le cinéma était un
moyen incroyable de toucher les gens et de leur
parler...
Et je me suis dis que si j’arrivais un jour
à faire du cinéma, je le ferais
pour que des gens qui se sentent seuls, perdus,
malheureux, souffrants, sachent qu’ils ne
sont pas seuls au monde à ressentir ce
genre de chose... «Le Fils du pêcheur »
a aussi ce but... Et je crois que le message est
déjà passé une ou deux fois...
Je préciserai enfin que j’ai revu
depuis tous les films d’Antonioni et que
ce sont de pures merveilles et pas du tout ennuyeux
comme je l’ai cru jusqu’à 25
ans !!
5. Nous avons également
pu remarquer au sein de votre court-métrage
un certain parti pris de lenteur et de silence.
Ce parti pris a-t-il pour but la mise en valeur
ou bien le renforcement du sentiment de secret
et de honte qui semble peser sur les personnages
ou a-t-il pour vous une toute autre signification
?
MCP : là
on entre au cœur du projet avec cette question.
Pour les dialogues trois raisons principales :
mon premier film était incroyablement bavard,
dans la situation que je présente, je crois
que le silence prédomine toujours et est
le frère du secret et enfin, troisième
raison, au cinéma si tu peux faire passer
une idée par une image plutôt que
par un dialogue, choisis l’image !
Revenons au premier point : tu l’auras sans
doute deviné, je suis très bavard
par nature ! « Barbes, la nuit... »
mon premier film était à mon image
: longs dialogues, voix « off »
omniprésente etc... Si la plupart de ceux
qui voyaient le film aimaient cette énergie
et cette volonté de « s’exprimer »,
d’autres trouvaient le film extrêmement...
bavard ! Quant au comité de censure il
me gratifiait d’une interdiction aux moins
de 16 ans pour, je cite, « la rare vulgarité
des dialogues du film » ! Quand il
s’est agit de prendre le contre-pied de
ce film précédent (je le répète
: tourné de nuit, assez « speed »,
très sombre et très bavard), j’ai
donc choisi une économie de moyens au niveau
des dialogues... Et puis il m’est rapidement
apparu qu’il n’y avait pas grand chose
d’autre à dire...
En arrivant sur le tournage, puis au montage,
je me suis rendu compte que certains dialogues
qui avaient été écrits n’avaient
pas grand intérêt et ils ont disparu
tout naturellement...
Cela correspondait également au silence
qui entoure ce genre de situation : une famille
regroupée autour d’un problème
(ou d’un secret) familial (là en
l’occurrence l’alcoolisme) se mure
dans le silence. Tant vis à vis des siens
que de l’extérieur... Et je fais
partie des gens qui pensent (peut-être à
tort) que «si les mots blessent, les silences
tuent... »
Cette conviction est importante dans la forme
prise par le film...
Et parfois quand il m’arrive de le revoir,
je me dis que certains dialogues pourraient encore
être enlevés sans nuire au film,
bien au contraire...
Enfin, troisième point important, il me
semble que le cinéma étant par essence
visuel, il convient toujours d’aborder la
narration sous cet angle, à savoir : comment
puis-je, par l’image, faire passer telle
ou telle idée ? Quand on ne sait pas comment
filmer une scène, il est intéressant
de se demander comment on pourrait le faire si
nous nous trouvions dans un film muet ! Et crois-moi,
tout a déjà été inventé
par les pionniers du cinéma. Il n’y
a qu’à voir les films de Murnau pour
s’en convaincre ! Dans « Faust »,
par exemple, pour montrer que quelque chose a
changé après que le héros
a signé un pacte avec le diable, tous les
décors et accessoires ont été
changés et remplacés par les mêmes
mais PLUS PETITS afin de signifier que le pacte
avec le Diable a vraiment changé quelque
chose... Ca ne se voit pas bien entendu, mais
ça SE SENT !
Donc, pour en revenir à notre sujet, dès
que c’est possible j’essaye de trouver
une idée visuelle, un regard, un axe de
caméra pour remplacer un dialogue. Par
exemple je trouve plus intéressant qu’on
ait une idée du caractère du père
en le voyant manipuler les petits poissons (qu’il
embroche sur un hameçon, image allégorique
de ce qu’il fait subir à sa famille)
ou caresser les truites plutôt qu’en
le montrant dans de longues scènes dialoguées...
Même chose pour la scène où
l’amie de la mère découvre
que la mère a été battue
: que pourrait-elle dire qui rende compte de sa
tristesse ? J’ai préféré
son regard aux mots...
Idem pour la scène de séduction
entre le jeune homme et la jeune fille et le regard
final de celle-ci : il emportera le souvenir de
son regard, de ce qu’il a peut-être
raté ce jour là... Mais les souvenirs
dans le film sont comme les poissons morts dans
une assiette (l’image qui suit le regarde
de la jeune fille) : privés de vie et abandonnés...
Et si tu as l’occasion de voir un jour «
Blow Up » (qui a reçu la Palme
d’Or à Cannes en 1967 je crois) d’Antonioni
(encore lui), tu remarqueras que ce film très
daté des années 70 ne comporte pas
un seul dialogue durant au moins 45 minutes sans
que tu t’en rendes compte un seul instant...
Pour le rythme, le but (je ne sais pas s’il
est atteint) était de réaliser un
film lent, silencieux, contemplatif, parlant d’une
journée ennuyeuse, sans pour autant faire
un film ENNUYEUX ou prétentieux... Le minimalisme
dans le court-métrage conduit souvent à
des films prétentieux et chiants... qui
sont souvent d’ailleurs couronnés
de succès dans les festivals et encensés
un peu partout...
Je pensais fort à ces films-là en
tentant, avec leurs propres armes, de faire un
film ambitieux, à contre courant de ce
que l’on voit souvent dans le cinéma
actuel, mais capable de toucher et d’émouvoir
des spectateurs n’ayant pas leur licence
de philo en poche ! (Rires !!!)
Sans citer personne je dirais que j’ai eu
la joie d’apprendre qu’un de ces cinéastes
qui avait réalisé un court-métrage
couvert de prix dans tous les festivals (sans
doute le film le plus primés depuis des
années) et qui moi, m’avait mis hors
de moi, avait vu « Le Fils du pêcheur »
et disait dans tout Paris à qui voulait
l’entendre que c’était un des
meilleurs film de court métrage qu’il
avait vus (comme j’avais beaucoup pensé
à son film en réalisant le mien,
j’étais ravi)...
6. Les acteurs, le tournage :
Comment le choix a-t-il été fait
? Comment s'est déroulé le travail,
notamment avec les enfants ?
MCP : Lorsque
j'ai commencé le casting du film, j'étais
chargé par Olivier Jahan du casting de
son propre film (pour le rôle principal
uniquement) " Faites comme si je n'étais
pas là..."
J'ai donc rencontré la plupart des ados
de 14 à 20 ans travaillant dans ce métier
(Plus d'une centaine si je me souviens bien) et
j'ai profité de cette mission pour solliciter
les agents artistiques pour mon propre compte...
Il faut savoir que les agents artistiques ne répondent
presque jamais aux demandes des courts-métragistes
mais là, du fait de ma double casquette
et de la préparation du long-métrage
d'Olivier (et qui dit long métrage, dit
salaire pour les acteurs), les choses ont été
plus faciles...
Je crois que le choix de Thomas Salsman a été
assez simple et qu'il n'avait pas vraiment de
concurrents. Je faisais une impro avec tous les
jeunes acteurs et cette impro (une scène
de dispute entre un beau-père et son beau-fils)
"fonctionnait" pour le film d'Olivier
comme pour le mien... L'air buté de Thomas
correspondait tout à fait à ce que
je cherchais... A part la blondeur de ses cheveux
que je n'aimais pas (je lui ai fait faire une
teinture par la suite), il était le personnage
que je recherchais... Thomas est un vrai acteur
: il est en fait bavard comme une pie, très
extraverti, très joueur. Mais il était
toujours au top quand on préparait une
scène et je ne crois pas que j'ai eu à
le diriger, je crois qu'il comprenait instinctivement
ce que je désirais...
Son petit frère dans le film est en fait
mon petit cousin qui n'avait joué et n'avait
jamais voulu le faire : je l'avais photographié
par hasard dans une fête de famille et je
l'avais découvert beaucoup plus profond
et sensible qu'il ne m'apparaissait dans la vie...
Je suis très content de l'avoir pris et
je le trouve tout à fait formidable...
Il ne s'est pas posé de question, il était
très malléable... Mais le pauvre
a fini épuisé...
Je travaillais dans une boutique de BD qu'avait
ouverte un ami dans mon quartier quand j'ai vu
entrer Justine (la plus grande des deux filles).
Elle me paraissait très jeune et très
jolie... J'avais à l'époque un projet
de court qui s'appelait " Notre père
qui est aux cieux " (et qui ne s'est jamais
fait, le scénario, un parricide sur fond
d'inceste en 6 minutes muet, provoquait trop de
polémiques et "n'amusait"semble-t-il
que moi) et je trouvais qu'elle était idéale
physiquement pour ce rôle... Après
avoir hésité une bonne heure (au
moins) à lui parler de ça, je me
suis quand même jeté à l'eau...
Dans ces cas-là on s'attend quand même
à se faire envoyer sur les roses (il faut
dire que comme entrée en matière,
ça fait un peu "dragueur à
la petite semaine" !), mais au contraire,
elle m'expliqua qu'elle commençait à
faire des castings... Ce n'est qu'un an plus tard
que j'ai commencé le casting du "
Fils du pêcheur " et j'ai revu Justine
parmi beaucoup d'autres jeunes filles. Elle n'avait
quasiment rien tourné (à part une
pub), mais j'étais sous le charme...
Pour la dernière petite fille, je l'avais
rencontrée à la piscine de Versailles
lors du tournage d'un court-métrage d'un
ami et je lui avais vaguement parlé de
ce film... Quand les choses se sont concrétisées,
j'ai contacté ses parents et fait des essais
avec elle...
Les deux mères ont été l'objet
d'un casting classique assez long, je ne les connaissais
pas et je crois que la comédienne qui joue
la mère des garçons n'a jamais bien
compris ma façon de travailler (elle venait
du théâtre, jouait tous les soirs
une fille de 16 ans et venait les week-end jouer
une mère de 35 ans). Je la trouve formidable
dans le film, pleine de tendresse et de retenue.
Et j'ai vu la pièce dans laquelle elle
jouait (dont je ne me rappelle plus le titre)
plus
tard et j'ai été emballé
par son jeu...
Le second pêcheur (le père des filles)
est un vieil ami avec qui j'ai pris des cours
de théâtre, un comédien hors
pair qui est passé un peu à côté
de la carrière qui aurait du être
la sienne, ça arrive...
Le père enfin était le directeur
de production du film... Il ressemblait un peu,
de dos, à mon propre père et l'idée
m'a amusé... Ce n'était pas forcément
le meilleur choix tant le travail de directeur
de prod est peu compatible sur ce genre de film
avec la disponibilité qu'on demande à
un acteur...
Quant à Marc adulte, il s'agit tout simplement
de mon "petit" frère...
7. D’une façon
un peu plus large quelle est la scène que
vous préférez et pourquoi ?
Et quelle est celle qui a été le
plus difficile à tourner ?
MCP : La
scène que je préfère est
sans conteste celle où les quatre enfants
sont cachés dans les hautes herbes et discutent
(même si le son est mixé beaucoup
trop fort et les dialogues beaucoup trop audibles).
Ce plan-là je l'avais exactement rêvé
de cette façon.…Ca a aussi été
un des plans les plus difficiles à tourner
parce que tourné avec une très longue
focale (200 mm, peut-être même 300)
et qu'au départ on faisait un travelling
avant sur les enfants... Il a fallu un très
long moment pour monter les rails de travelling
dans les hautes herbes, puis il a fallu attendre
la bonne lumière, puis on s'est rendu compte
qu'au 300, le travelling devait être extrêmement
long pour que l'on sente le mouvement (ce qui
était impossible à réaliser
dans les conditions dans lesquelles nous tournions).
Et avec le 300 tout ce que l'on voyait c'était
le moindre changement de rythme dans le travelling
et la caméra semblait bouger dans tous
les sens. On a finit par faire une ou deux prises
en fixe et c'est l'une d'elle que l'on trouve
dans le film...
Il y avait un autre plan qui semblait sur le papier
très difficile à réaliser
(et c'est aussi un plan très important
du film) : celui qui marque la fin du repas de
midi (totalement élipsé par ailleurs)
: je voulais en effet que durant un travelling
long, lent avec plusieurs panotages successifs,
voire contradictoires dans le mouvement, les 8
personnages du film se retrouvaient dans la même
séquence : le frère aîné
qui croise les deux pêcheurs, les dépasse,
arrive vers son petit frère, retournement
sur les deux mères puis les deux filles
qui jouent au badminton pendant que les pêcheurs
s'éloignent (c'est quelque chose comme
ça)... On avait réservé beaucoup
de temps pour ce plan-séquence qui s'est
révélé très facile
à mettre en scène et à réaliser
pour donner un plan séquence à mon
sens plein de vie, qui réunit pour une
UNIQUE fois, tous les protagonistes du film...
Je pourrais aussi citer tous les plans d'intérieur,
particulièrement difficiles à réaliser
dans des espaces exigus, après l'émotion
du tournage en extérieur... Une exiguïté
rendue encore plus difficile par le fait que nous
utilisions une technique de tournage spéciale
pour obtenir un effet "sans blanchiment"
de l'image qui supposait une mise en place très
longue et très fastidieuse des lumières
! ...
Je me souviens que vous m'avez demandé
quel était mon plan préféré
(ce à quoi j'ai répondu),mais je
voudrai préciser qu'il y a un raccord que
j'aime beaucoup dans ce film : celui qui va du
regard de la jeune fille en très gros plan,
aux truites mortes posées sur une assiette...
Je ne sais pas très bien pourquoi, mais
ce raccord-là évoque pour moi une
certaine absurdité du temps tel que nous
le vivons et du caractère mortifère
des occasions manquées qui ne représentent
jamais...On passe du regard plein de vie (et de
mélancolie) d'une jolie fille, à
celui terne et froid de poissons morts.
Cette parenthèse mise à part, revenons
à vos questions.
8. L'univers sonore :
En particulier le bruit de l'avion de chasse;
était-il volontaire?
MCP : Les
avions de chasses ne survolent jamais les zones
urbaines à cause du bruit qu'ils font.
Par contre ils passent régulièrement
au-dessus de ce petit coin des Combrailles...
Lorsque j'ai entendu le premier passer, j'ai demandé
à mon ingénieur du son d'essayer
d'en "attraper un"... Il a réussi
à le faire plusieurs fois durant la semaine...
En fait ce véritable coup de tonnerre dans
le silence (ou plutôt cette explosion) fait
partie de l'environnement sonore réel de
la rivière. Par contre j'ai voulu lui donner
une mission plus symbolique, celle de rendre la
tempête qui se déroulait dans le
crâne de Marc et occultait par sa force
ses autres perceptions... Je suis assez content
de l'effet, mais il faut savoir que nous avons
dû mixer 4 bruits d'avions (dont deux montés
à l'envers) plus un coup de fusil pour
obtenir la force que je voulais pour ce son là...
Ca semble naturel mais ça ne l'est pas...
Il n'y a pas à proprement parler de prise
directe pour le son. C'est très compliqué
tant le bruit d'une rivière est irrégulier
et changeant d'une prise à l'autre. On
a réussi à se débrouiller
pour les rares dialogues mais pour le reste tout
à été enregistré à
part et monté comme cela nous arrangeait.
Mon ingénieur du son avait une liste extrêmement
longues de "sons seuls" qu'il devait
enregistrer durant notre semaine de tournage et
ça allait du vent dans les hautes herbes
dans le sens de la rivière à 1 mètre
du bord, puis 2 mètres, puis trois mètres,
puis dos à la rivière etc. à
l'ensemble des oiseaux et insectes qu'il pouvait
reconnaître et identifier. Nous avions plus
de 12 heures de bandes son et nous avons rajouté
d'autres oiseaux, insectes ou bruits d'eau provenant
de banques de sons ou de matériel restant
de quelques films tournés par des amis...
Toute la bande son a été travaillée
au montage et surtout au mixage puisque j'ai eu
un des meilleurs mixeurs français de l'époque
(dont, j'ai honte, le nom m'échappe aujourd'hui)...
|