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Une programmation peut suffire à tuer un film. Il est bien difficile d'en assurer la cohérence. L'opération Lycéens au cinéma dédouane ses responsables des risques de la juxtaposition des œuvres dont le choix, par accumulation de contraintes, n'appartient vraiment à personne. Pourquoi alors risquer l'inconfort d'un programme spécial, multipliant les difficultés en rassemblant arbitrairement cinq films courts ? Chacun a pu juger lors de la saison 2000/2001 de l'intérêt qu'il y eut à regrouper des films de genre et d'origine différents. De là est parti le projet régional dont la ténacité de Jérôme Ters a permis qu'il voie enfin le jour en 2003. Il ne s'agissait pas seulement de reproduire l'idée d'un programme de courts métrages, encore fallait-il lui donner du sens. Permettre aux enseignants de choisir plus facilement des objets d'étude, multiplier les possibilités, faciliter les occasions, tenir compte de la diversité des situations, bref aider chacun à travailler au mieux sur l'intégralité d'un ou deux films, ce n'est pas négligeable en soi. Mais choisir des œuvres pour lesquelles la Commission du film d'Auvergne s'est engagée, des œuvres tournées dans la région, des œuvres dont les réalisateurs, du fait des liens tissés au moment du tournage ou après, seraient aisément accessibles, c'était affirmer une identité, revendiquer une spécificité, donner une couleur particulière à une opération par nature normalisatrice. Il ne s'agissait pas de prendre en marche le train stéréotypé de la décentralisation et de ses conséquences, parfois négatives, mais au contraire de montrer l'unité profonde du fait cinématographique sous la diversité des œuvres. Ainsi l'année où les lycéens de la région découvriront un monument du patrimoine, sous sa forme dernière (Le film d’Orson Welles est en effet ressorti en 1998 dans une version reconstituée selon les désirs du réalisateur), témoignant du conflit entre les créateurs et les producteurs dans la grande machinerie hollywoodienne, l'année où ils pourront travailler sur un des aspects les plus significatifs de la mondialisation, en découvrant les rapports complexes entre le cinéma asiatique et le cinéma américain sur le triple plan de la production, de la création et de la réception (Tigre et dragon a rapporté 128 millions de dollars aux Etats-Unis l’année de sa sortie), ils pourront aussi découvrir des films dont la modestie des conditions de production et de réalisation n'auront pas empêché qu'ils atteignent, tous, à des degrés divers et dans des formes différentes, le seul objectif qui soit : la qualité et la maîtrise de la mise en scène.

Encore fallait-il remplir une autre condition du cahier des charges en proposant aux élèves et aux maîtres engagés dans l'opération des outils de travail. C'est pour tenir cet objectif que la collaboration entre Sauve Qui Peut le Court Métrage et l'IUFM s'est avérée le plus précieuse. Un groupe d'enseignants compétents (chacun ayant en charge une classe à option) a été constitué pour élaborer à la fois la fiche élèves et le présent livret à destination des enseignants. Par équipe de deux, de septembre à mai, et encore en juin, ils ont décrit, analysé, interprété chacun des cinq films du programme. Ils ont communiqué avec les créateurs, les ont rencontrés, ont procédé à des entretiens, parfois suivis. La contrainte éditoriale ne permettant pas de tout publier, tous les matériaux annexes, pouvant aller du descriptif plan par plan à l'intégrale des propos du réalisateur, seront mis en ligne. En outre, un DVD donnera accès à une copie du film et à des documents vidéos originaux. Je tiens à saluer le travail de cette équipe qui, malgré les difficultés des temps et l'agitation du dernier trimestre, a tenu ses engagements et a livré un ensemble de qualité.

Tout cela, bien entendu, par amour du cinéma, mais sans jamais perdre de vue notre objectif commun, celui de la transmission. Après la phase historique des associations de Ciné-Clubs et du fait de la mutation des circuits de distribution, l'opération Lycéens au Cinéma est un outil précieux d'éducation à la culture cinématographique. Elle permet de montrer des films dans les meilleures conditions et de proposer aux élèves un accompagnement [qu'il soit d'ordre historique, analytique ou structurel, qu'importe] seule arme dont nous disposons contre les machines à moudre télévisuelles. Dans notre Académie, tout est fait pour cela, chaque partenaire est convaincu de l'impérieuse nécessité d'allier plus que jamais les jouissances de la découverte (le corps de l'acteur Orson Welles, la plastique de Zhang Ziyi, mais aussi la spontanéité de la jeune Noémie Develay ; les raccourcis fulgurants du montage wellesien et la dynamique de la construction de Comme un seul homme ; la sombre clarté du film noir, la ritualisation détournée du wu xia pian mais aussi la douloureuse banalité des blessures de l'adolescence, bref le cinéma, comme la mer de Valéry, toujours recommencé) à la découverte de la jouissance intellectuelle. Ce programme régional aura tenu sa promesse si la somme des travaux effectués peut servir, modestement, à rendre au bout du compte les élèves encore plus spectateurs, c'est-à-dire plus avertis, plus lucides, plus exigeants, moins "confortables".


Jean-Claude Brun, I.U.F.M. d’Auvergne