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Un film de Jean-Louis Gonnet
Dossier réalisé
par Josiane Roy et Raphaël Mendola
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LA
LEÇON DE CINÉMA DE JEAN-LOUIS GONNET |
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Comme un seul homme n’est pas un
film sur le rugby. C’est une recherche sur la gestation
d’un être en formation, un embryon constitué
par un potentiel énergétique qui grandit
et se transforme en phagocytant progressivement le spectateur
pour l’amener à vivre ce moment de libération
formidable que constitue la naissance, l’entrée
dans l’arène de la vie symbolisée
par le stade.
Comment construire un film qui happe le spectateur (a
priori extérieur à l’action) pour
l’impliquer dans un processus de mutations internes
? Comment amener un public à porter les émotions
des acteurs, à participer à la montée
en puissance d’une tension jusqu’au désir
de la libération finale ? Notre propos oscillera
entre une approche globale des différentes parties
du film et une étude plan par plan.
Le film est divisé en trois parties, chacune introduite
par un plan fixe (1,2,3), filmé dans les douches.
La succession de ces plans participe à la progression
narrative du film. Le nombre de joueurs présents
dans l’espace décrit augmente d’une
étape à l’autre (un, trois, puis une
dizaine). L’espace se remplit jusqu’au débordement,
participant ainsi à la mise en scène de
l’idée générale : l’expulsion,
la sortie sur le stade.
Ce lieu de préparation, d’échauffement
ressemble à une chapelle, un lieu de recueillement
intérieur, coupé du monde. L’espace
est clos : les murs, le sol, le plafond, aucune porte
si ce n’est celle du regard du public. Les seules
lumières proviennent des petites ouvertures situées
en haut des murs, face à nous. Deux grands miroirs
se font face, renvoyant à l’idée de
psyché.
Les murs sont blancs, comme un autre lieu d’isolement,
celui de l’hôpital psychiatrique. Le comportement
des joueurs dans cette pièce relève, pour
un non initié, du domaine du psychique voire du
psychiatrique : ils se jettent contre les murs, tournent
en rond autour de la pièce, urinent au milieu,
se bousculent brutalement… Dans ce premier plan,
le joueur ne cherche pas à sortir, il s’échauffe
les épaules, mais sa gestuelle s’apparente
à une tentative de libération.
Toute l’énergie du film est contenue dans
ce plan, dans ce bocal que représente cet espace
clos superbement mis en scène par la fixité
du cadre. Cette énergie n’aura d’autre
issue que le spectateur lui-même que l’on
force ici à s’intégrer aux lieux.
Partie 1, plan 2 : (21’’) Gros plan sur le
dos d’un autre joueur. Continuité temporelle
signifiée par le raccord sonore : chocs hors champ
contre les parois. Il faut noter le lien entre le choc
sonore et l’image du dos : construction du sens
dans la succession de ces plans. Voici ceux qui vont encaisser,
qui vont supporter les coups, il faudra avoir les épaules
larges et solides. Mieux qu’une formule, c’est
l’introduction du film. La transmission de ce message
au spectateur est faite cinématographiquement :
le plan 2 encaisse le plan 1 sans broncher. La problématique
est posée : l’épreuve s’annonce
difficile mais le calme et la sérénité
de la préparation dominent en surface. |
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Première partie : l’intériorisation |
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Cette
première partie du film est très découpée,
constituée de douze plans rapprochés
en mouvement. Ce découpage, cette absence
de fixité et le resserrement du cadre participent
à la mise en place d’une forte tension
: ils contredisent la force d’inertie des
corps. Cette dualité existe également
dans le couple image-son : le découpage image
et les mouvements de caméra par opposition
à la bande son feutrée, continue.
La notion d’intériorisation nous est
donnée par la solitude des individus dans
les plans. Un seul homme apparaît dans l’espace
clos des douches. Ce parti-pris est conservé
dans les sept plans suivants : chaque joueur est
isolé dans le cadre, il ne communique avec
aucun autre, ni par la voix, ni par le regard. La
bande son, très ténue, ne donne à
entendre aucun dialogue, elle est constituée
des bruits produits par les gestes, les frottements,
les respirations, comme un monologue intérieur.
La caméra, très proche des joueurs,
se heurte dans chaque plan à des masses de
chair, à la musculature des dos. Ces masses
de chair remplissent l’écran, enveloppent
les corps, les protègent comme la carapace
de la tortue. Cette caméra très mobile
les contourne, voudrait nous donner à voir
ce qu’il y a à l’intérieur,
et se heurte à des visages fermés,
à des regards absents. Seuls les menus gestes
de la préparation physique sont accessibles
: bandages, pansements, massages…Un va-et-vient
récurrent des débuts et fins de plans
se met en place : dos-mains, dos-visage-main, buste-main-dos,
mains-visage, mains-visage, visage-mains, mains-visage,
dos, visages, visages, dos, buste. La fragmentation
des corps frappe évidemment dans le découpage.
Le morcellement filmique de l’ouverture correspond
à un morcellement corporel, on pourrait presque
parler de démembrement avant d’aboutir
à la solidarité organique de l’équipe
(homme). Ces
sept premiers plans sont porteurs d’une tension
qui n’est pas le fruit d’un sur-découpage
classique car leur durée est relativement
longue. Il s’agit plutôt d’un
sur-découpage visuel lié au contenu
de chaque plan. |
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Nous
sommes dans une concentration extrême traduite
par la précision et le dépouillement.
Précision des gestes, nudité des
corps, resserrement des cadres, nombre très
limité des actions abordées : répétition
et ritualisation des gestes. L’unicité
du lieu et son exiguïté y contribuent.
On constate une grande présence des corps
mais une absence des êtres. Ils vont pourtant
progressivement s’incarner, mais pour l’heure,
les personnages restent difficilement identifiables,
repérables.
Plan 9 (14’’) : Deux joueurs en train
de se masser. Légère entrée
de champ à gauche d’un troisième,
tous les trois de dos et torse nu. Sensualité
des gestes. Pluralité et identité
des corps, on avance lentement vers une homogénéisation,
une harmonie. Le premier maillot de l’équipe,
c’est le torse nu des joueurs.
L’intérêt de ce plan réside
également dans le fait que l’on passe
de l’unité au pluriel dans la thématique
des corps.
Ce
plan s’inscrit comme une transition dans
la structure de cette première partie du
film. Il nous renvoie à la question de
la gestion du temps : au fur et à mesure
de la progression des plans, la préparation
avance mais à des rythmes différents
suivant les joueurs. Tout se passe comme si dans
un mouvement d’avancée continue,
il y avait des retours en arrière ; ex.
habillé et déshabillé, en
tenue, pas encore en tenue, disparité des
rythmes. Le spectateur est confronté à
une structure temporelle qui avance en looping.
Cette partie se referme sur l’image d’un
joueur torse nu alors que certains autres sont
déjà habillés.
Cette notion d’intériorisation est
également traduite par l’absence
de plan large qui permettrait de situer l’action,
aucune identification du lieu, des vêtements,
des personnages périphériques. Tout
est confiné dans cette enveloppe placentaire
que constituent le vestiaire et les carapaces. |
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Deuxième partie : la transformation |
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Cette
seconde partie est introduite par le plan fixe des
douches, bien sûr, dans lequel apparaissent
plusieurs joueurs. Cependant le trio a supplanté
l’individu. La réitération du
plan souligne cette démultiplication.
Tous les joueurs sont habillés. Les yeux
s’ouvrent. Les regards et les paroles s’échangent.
Une communication s’installe entre les joueurs,
mais également entre ces hommes et le public.
Toute l’énergie accumulée dans
la première partie du film est transmise
ici au spectateur par les jeux de regards.
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La séquence commence par
des dialogues chuchotés, perceptibles dans
la bande son ; les joueurs se regroupent, se frottent
crâne contre crâne, se parlent. Enfin
une voix perce cet univers sonore ténu
: "On reçoit les gars ! Y s’est
dit des choses il va falloir tenir ces choses…".
Le spectateur est extérieur à ces
promesses, mais il les pressent. Les hommes se
sont levés, ils s’activent, se déplacent.
L’inertie des corps laisse place au mouvement.
La caméra les suit, participe à
cette agitation. Dynamisation. Remarquez à
ce niveau que les visages des joueurs sont devenus
familiers. Ils sont à présent tous
reconnaissables. Partie
2, plan 5 : (22’’) Trois joueurs ensemble
se tiennent par les épaules et forment
un cercle. Ils font littéralement corps.
Réunion physique réalisée
à l’écran pour la première
fois. Le message se fait de plus en plus précis.
Après les prémisses d’une
harmonie dynamique (Partie 2, plan 1) le début
de l’union statique. Le propos s’éclaircit.
Comme un seul homme, c’est aussi la mêlée
des corps. |
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Troisième partie : l’expulsion |
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Cette
troisième partie est introduite par un plan
d’ensemble assez sombre dans les douches.
Neufs joueurs en tenue complète, tournent
dans l’espace confiné des douches,
se font rapidement passer un ballon. Unique et furtive
apparition dans le film du ballon qui sert de lien.
Une nouvelle étape a été franchie
vers une pluralité harmonieuse.
Cette introduction à la troisième
partie est composée de trois plans raccordés
dans l’axe. C’est la première
introduction découpée du film. Comme
précédemment, la caméra (le
spectateur) occupe la place paradoxale du quatrième
mur, ouverture/écran. Un grand nombre de
joueurs occupe le lieu donnant l’impression
d’une surcharge à l’image. L’espace
est désormais plein jusqu’au débordement.
Ces raccords dans l’axe participent du bouillonnement
et de la sensation de trop-plein annonçant
l’expulsion.
Partie 3, plan 4 : Le corps de cette partie est
constituée d’un plan séquence*
de 4 minutes. Le plan séquence au cinéma
souligne l’adéquation temps fictionnel/temps
réel, sans coupure à l’image.
Ultime étape de l’identification du
spectateur à l’équipe. La problématique
du temps est posée, elle sera présente
par les propos des joueurs : "Capitaine, amène,
amène ! Nono on n’attend plus que toi
; Marc quelle heure il est ?"
Les corps des joueurs sont prêts. La dernière
préparation mentale collective de l’équipe
est en marche. La caméra suit dans ses déplacements,
physiquement ou à travers son ombre portée,
le capitaine des avants de l’équipe
(joueur 22). Cette caméra est immergée
au sein de l’équipe. |
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"Allez on se dépêche…
tout est prêt, on s’assoit".
Les joueurs s’assoient et on éteint
la lumière. Il fait presque nuit dans le
vestiaire, la pénombre est propice au recueillement.
On hausse le ton, la bande son commence à
prendre le pas. L’union passe par l’incantation.
Le plan séquence souligne la communauté
Le nom des individus est prononcé mais,
à l’image seule une équipe
est montrée. "Maintenant le feu,
le feu hein que ça soit pas pour faire
semblant hein ! On mène Damien, on va chercher
on va faire mal !" La thématique guerrière
de l’agression s’inscrit de plus en
plus dans le discours. Il s’agit bien d’un
combat que ces hommes vont livrer et leur chef
les prépare à l’assaut.
Remarquez la contre-plongée justement sur
ce joueur et la valorisation associée :
pour que l’ensemble existe et réussisse
il ne faut pas faillir individuellement. Un joueur
se lève, la caméra reste collée
à lui. L’exiguïté des
lieux ne permet pas de prendre beaucoup de recul
mais la pertinence ici est justement de faire
corps, de fusionner : "Allez serrez-vous
maintenant, serrez-vous ! ". Les joueurs
obtempèrent. A l’image c’est
le cercle qui parle. La caméra recule un
peu et retrouve le plan taille. "Allez les
gars c’est sifflé ! ".
Partie
3, plan 5 : Très gros plan sur les joueurs
les uns derrière les autres. Souffles,
expirations très présents dans la
bande son. Noir à l’écran
et générique. La bande son se poursuit
et assure la continuité temporelle. Ce
qui permet au spectateur d’être encore
avec les joueurs quand ils ne sont plus là,
mais interdit l’euphorie de l’action,
le spectacle du match. La naissance de l’équipe
a eu lieu. |
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Comme un seul homme est un film qui se
situe à la croisée entre fiction et réalité.
Il s’agit bien d’une véritable équipe
de rugby dans son vestiaire (Racing Club de Vichy) filmée
en partie dans les conditions réelles de préparation
et de match, chères à Jean-Claude Saurel
co-scénariste. Pourtant les auteurs, dans leur
note d’intention rappellent : "Nous sommes
donc dans les conditions de la fiction". C’est
au travers de partis-pris filmiques précis, parce
qu’ils ont été mûris et réfléchis
que Jean-Louis Gonnet met en scène le réel
: le sur-découpage visuel de la première
partie du film, le plan-séquence final, les séquences
dans les douches préparées et jouées.
Cette mise en scène a été servie
par un sens affûté du montage. Le monteur
Gilles Volta a su donner son architecture au film : les
plans d’introduction de chaque partie marquent un
tournant dans la progression dramatique. Il a su également
donner une place au spectateur dans le film en l’intégrant
progressivement à l’équipe.
Ainsi, cette synergie de l’idée originale,
des choix de mise en scène, du montage, du traitement
visuel et sonore participe à la création
du sens et des sensations dans Comme un seul homme. |
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