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Un film de Frédéric
Chignac
Dossier réalisé
par Elizabeth Ferlin-Hervy et Vincent Guyomarc’h
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De
la lecture réactive à la lecture réflexive |
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Le
récit filmique joue avec les attentes du
spectateur. Un personnage sans nom, juste un numéro,
le 72, entre dans le champ de la caméra.
Un premier gros plan sur l’instrument dont
il ne se séparera plus : l’accordéon.
La construction du personnage s’élabore.
Un objet, une dénomination, un costume, une
fonction et une situation. Le 72 fait partie d’un
groupe de “distracteurs” qui comme lui
rejoignent leur poste de travail. Pourtant, dès
les premières scènes, la singularité
du personnage est soulignée. Gros plan sur
ses yeux qui fixent le groupe entrant dans l’ascenseur,
tandis que la préposée aux tenues
de travail lui parle en lui tournant le dos. Ce
regard scrutateur que seul le spectateur perçoit
se révèle être la véritable
fonction du “72”.
Ainsi s’affirme au fil du récit filmique
un décalage entre ce personnage et le rôle
qu’il est censé tenir. Apollinaire
semble percer le mystère de ce “distracteur”
si peu souriant et fort désabusé,
alias Maurice Baudin, ex-patron d’une fabrique
réputée d’accordéons.
Les gros plans sur ses yeux et les plans en caméra
subjective apparaissent alors comme autant d’interrogations
de Baudin sur un monde qui lui serait étranger.
Dès lors le spectateur
croit comprendre à qui il a affaire et peut
éprouver de la sympathie pour ce virtuose
au talent boudé par les passants et l’entreprise
qui l’emploie. Le retournement de situation
est du coup bien amer. |
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Le spectateur
s’est laissé piéger, comme
Apollinaire et Pidoux : la victime supposée
du système en est en fait son plus lâche
suppôt. Dernier gros plan sur le regard
du “super-viseur”, l’accordéon
n’est plus de mise, relégué
au vestiaire avec la tenue de travail… fausses
pistes dans lesquelles le réalisateur a
fourvoyé personnages et spectateurs.
Lors d’une seconde
projection, une lecture réflexive permet
évidemment de construire une tout autre
interprétation du film qui sera orientée
par la révélation finale du rôle
du 72.
En effet, l’interprétation que l’on
forme de ce court métrage et de son titre
- néologisme chargé de multiples
résonances connotées - dépend
pour une part de la valeur que l’on prête
à l’ultime confrontation des deux
personnages les plus mystérieux de l’intrigue.
L’attitude comme le regard de celui que
l’on sait être désormais un
“superviseur” manifestent, dans leurs
errements, un trouble évident. Deux hypothèses
s’offrent à nous. Soit ce trouble
est l’expression d’un émoi
sentimental, soit il constitue le voile transparent
d’une hésitation, voire d’une
délibération conditionnée
chez le superviseur par la crainte d’être
en présence, à son insu, d’un
autre contrôleur chargé d’évaluer
son zèle et, en conséquence, de
commettre, par indulgence ou sympathie à
l’égard d’Apollinaire ou de
Pidoux, un impair compromettant. Si, après
mise à l’épreuve de l’une
et de l’autre, l’on retient la dernière,
rétrospectivement et par recoupements,
l’on perçoit mieux les intentions
du réalisateur ainsi que ses choix de mise
en scène, de cadrage et de montage. |
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Un
univers utopique ? |
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La mise en évidence des partis
pris de filmage permet d’étudier les
signes discrets d’une critique sociale. La
société qui gère le tunnel,
en imposant des codes de conduite très stricts,
s’appréhende comme un système
où tout serait rationnellement ménagé,
régulé, contenu, maîtrisé
pour le bien-être, la quiétude des
usagers, de la collectivité. C’est
sans doute ce souci de veiller au bien-être
de ces mêmes usagers qui justifie l’omniprésence
des sondages rythmant le film par une mise en scène
appuyée : moment de pause obligée,
on interrompt sa course vers on ne sait quelle destination,
on s’asseoit. Deux des sondés sont
à nouveau questionnés par Pidoux.
Les gros plans font émerger de la masse quelques
individualités dans le cadre formaté
d’une grille de sondage. On s’exprime…
par une croix.
Où sommes-nous ? A quelle époque ?
L’univers souterrain et artificiel renvoie,
en s’en écartant, à une représentation
du quotidien en milieu urbain en installant une
sensation d’enfermement, de canalisation,
de conditionnement : pas de lumière naturelle
qui permette d’identifier un instant particulier
; un temps suspendu entre l’arrivée
des “distracteurs” et leur départ
; des moyens de transport qui évoquent un
univers futuriste, mais rappellent aussi le métro
; pas d’indication de lieux, des flèches
que les passants peuvent suivre à contresens
; une voix d’hôtesse d’aéroport
qui informe les chalands déambulant dans
les couloirs souterrains. Le réalisateur
plonge le spectateur dans un monde décalé
qui pourtant lui paraît familier par certains
aspects : un bon moyen de lui renvoyer l’image
d’une société aseptisée,
surveillée, contrôlée, adepte
forcenée de la sacro-sainte sécurité,
où l’expression des sentiments, des
individualités n’est pas vraiment à
l’ordre du jour. |
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Les
angles de vue insistants et répétitifs,
l’image suggérée de la serrure
livrant le 72 à tous les regards, au plan
14 (cf. aussi plan 39), ainsi que l’usage
symptomatique du métronome montrent combien
toute activité est ici étroitement
contenue, concentrée dans un cadre prédéfini.
Une devise emblématique : “Risque
zéro” ! inscrite sur la casquette,
sur le buste, côté cœur…
Personne n’échappe à son martèlement
et la caméra rappelle régulièrement
son importance.
Même celui qui se révèlera
finalement être le “super-viseur”
témoigne, à travers ses regards
et ses questions sur l’employée du
vestiaire, de la pression qui s’exerce sur
lui. Ignorant du rôle que joue effectivement
cette femme qui comme lui - peut-être -
s’improvise ce jour-là rouage de
l’entreprise, il apparaît contraint
et inquiet.
Tous ces éléments, dont certains
sont suggestivement appuyés par des cadrages
récurrents, comme obsessifs, traduisent
l’aliénation qui engourdit ou sidère
les esprits soumis à l’emprise d’un
système supposé servir l’intérêt
- le bonheur même ! - de tous et de chacun,
que dénoncent notamment les écrits
dystopiques du XXème siècle : 1984,
Le Meilleur des mondes, La Colonie pénitentiaire… |
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Décalage
et humour |
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Les clins d’œil pleins
d’humour concourent à mettre le spectateur
à l’aise – mais aussi en alerte
- dans cet univers particulier. Un moyen comme un
autre de rendre plus abrupte la confrontation finale
avec le sens de cette histoire mais aussi une approche
ludique truffée de références
à notre culture.
L’arrivée du coiffeur, par exemple,
est présentée par une contre-plongée
très accentuée, qui accuse l’étrangeté
de sa mise. L’identification de sa panoplie
est rendue difficile par le choix du plan, la rapidité
de la scène, l’effet de glissement
qui en procède, et le contrepoint entre la
mise en scène et le rôle réellement
imparti au personnage. Quelle mission est assignée
à ce personnage insolite ? Le spectateur
se demande vraiment à quoi serviront les
ustensiles dont il est “armé”.
Nouveau héros exterminateur… de cheveux,
il renvoie à d’autres silhouettes cinématographiques,
tel Robocop.
Du reste, le résultat de cette expédition
de relookage offre une version inattendue de l’accordéoniste
: un côté “philosophe”
comme le remarque Pidoux, un philosophe bien connu
des médias – B.H.L. pour les initiés
attentifs - dont l’évocation improbable
en ces lieux alimente un peu plus l’effet
décalé de la scène. Déjà,
le contraste entre le bleu de travail et l’instrument
de musique marquait le statut utilitaire, dégradé
de l’art pour la société d’exploitation
des tunnels. Le fait de superposer plusieurs références
culturelles amuse le spectateur qui les identifie,
mais peut aussi renforcer la difficulté d’interprétation
: confronté à un accordéoniste
philosophe en bleu de travail, il comprend en tout
cas que le système dénie toute dignité
à ceux dont on honore ordinairement le génie
ou la hauteur de vue. |
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L’épisode de la cantine
mobile est une autre pause réjouissante
dans cet espace par ailleurs étouffant.
Les bruits qui accompagnent la préparation
du repas nourrissent l’effet humoristique
de la scène. Le mécanisme de la
machine semble assez rudimentaire, d’où
le contrepoint entre la prétention d’un
système qui voudrait tout contrôler
- jusqu’au moindre gramme de nourriture
autorisé - et un appareillage technologique,
qui lui tient lieu de vitrine, et qui prête
finalement à sourire.
Un autre appareil met en lumière les failles
du système. La scène de l’aspirateur
bloqué (avec un gros plan significatif,
au plan 52 à 6’52”), l’accoutrement
incongru de l’agent de nettoyage et le drôle
de bruit qu’émet l’engin ne
peuvent échapper au spectateur. Notons
que c’est l’objet qui signale à
l’écran le trouble de l’employée
devant l’exaspération tonitruante
d’Apollinaire. Les personnages les plus
“fiables” ne manifestent jamais la
moindre émotion. Aussi le réalisateur,
par le choix d’un gros plan sur cet objet,
rarement mis en valeur au cinéma, montre-t-il
combien l’expression des sentiments, dans
ce carcan oppressant que des cadrages insistants
s’appliquent à configurer, est ramenée
à des signes plutôt dérisoires.
L’on peut enfin relever le choix de personnages
sondés aux physiques et aux comportements
caractéristiques du genre de la comédie.
Ainsi du quatrième usager interrogé,
femme opulente, fardée avec ostentation,
portant un manteau de fourrure, dont les mimiques
sont marquées, les propos, teintés
d’emphase. Ses réactions, lorsque
Pidoux l’accoste ou que l’ordinateur
réagit par un bruit de sirène à
ses réponses, sont des procédés
proches du burlesque. |
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Dualité
et ambigüité des personnages |
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Si
Apollinaire laisse émerger rapidement l’autre
face de sa personnalité, d’autres personnages
résistent davantage à l’analyse.
Par sa fonction de sondeur, Apollinaire est celui
qui fait parler les autres (jusqu’à
son prudent chef et même le rétif numéro
72), c’est aussi celui qui se dévoile
et élabore une stratégie contraire
aux règles qu’il suit depuis quatre
ans. Il bascule hors du moule, du tunnel, et plonge
avec conviction dans l’espace éminemment
humain de la sensibilité, de la solidarité
et de la complicité, en l’occurrence
honni et redouté.
Un plan simple pour sauver Maurice Baudin : il lui
conseille de sourire, l’encourage, “triche”
avec les sondages de plus en plus ostensiblement,
engage son chef à l’accompagner dans
cette démarche périlleuse.
Pidoux, quant à lui, est vraiment une figure
de la dualité. Il est déchiré
entre ses responsabilités – surveiller
le travail de son subordonné de son poste
d’observation avancé, rappeler les
consignes (ne pas parler au distracteur, ne pas
tricher avec les sondages) – sa fidélité
à la règle, et son désir d’assister
Apollinaire dans sa généreuse entreprise.
Cet aspect de sa personnalité est souligné
par plusieurs gros plans sur sa casquette qui confirment
qu’il a parfaitement intégré
la devise de son employeur. Vrai condensé
de prudence : “Quand on ne sait pas, il vaut
mieux rien dire.”, Pidoux avoue à Apollinaire,
au plan 94, à 13’20” : “J’ai
jamais fait ça … j’y ai même
jamais pensé.”… Pourtant, lui
aussi consentira à infléchir les sondages
en faveur du 72 et ira jusqu’à déclarer
son admiration à Monsieur Baudin.
En révélant l’identité
de ce dernier, Apollinaire confère au 72
une épaisseur et oriente la lecture du spectateur
: un prénom, un nom, une fonction, un passé,
et la surprise de retrouver un ancien dirigeant
de société, transformé en stakhanoviste
de l’accordéon, assis sous un numéro
qui le rend anonyme, le dépersonnifie voire
le désincarne, et que l’insatisfaction
de la clientèle réduit à se
contenter d’une maigre pitance. Sur cette
face fermée au monde, recluse dans une indifférence
obstinée, un gros plan capte l’unique
“sourire intérieur” de Maurice
Baudin au plan 20 à 3’50” lorsqu’
Apollinaire évoque le nom de “Baudin”
; et au plan 116 à 14’50” quand
il parle des petites touches de celluloïd qu’il
collectionnait enfant, le regard du musicien s’illumine.
Un éclair d’humanité dans un
monde que glace une tonalité chromatique
bleutée. Ce signe fugace n’est cependant
pas perçu par le jeune homme - placé
à ses côtés - sollicitant en
vain les sourires qui lui assureraient la bienveillance
des sondés. |
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Autre regard porté sur cet
énigmatique personnage, celui de Pidoux,
quand il pianote sur le clavier de son ordinateur
la musique entraînante qui l’enveloppe,
trouve que l’accordéon, “c’est
plus gai que le violon” et avoue, non sans
affèterie, que lui-même en joue (cf
du plan 31 à 5’10” au plan
38 à 5’46”). Au plan 74, à
9’40”, il sort son métronome
et trouve que la cadence atteinte par le 72 relève
de “la quatrième dimension”.
Lorsque Apollinaire l’informe de l’identité
du nouvel arrivant, Pidoux se dresse aussitôt,
colle son visage contre la vitre de la cabine
et s’exclame : “Maurice Baudin ! Le
pape de l’accordéon !” (cf.
la fin du plan 91 à 13’00”).
Il confirme ainsi le spectateur dans l’opinion
favorable qu’il peut avoir de ce personnage
insolite que la mise en scène, à
dessein, avait jusqu’alors constamment confiné
dans l’insignifiance. Il faudra par ailleurs
tout cet enthousiasme pour que Pidoux déroge
pour une fois à la règle du Risque
Zéro qu’il suit fidèlement
depuis douze ans.
La connivence qui se crée entre les deux
acolytes tentant de fausser les sondages les rapproche
du public, qui voit grossir le grain de sable
en train de gripper le système. Un autre
personnage, néanmoins, construit tout d’un
bloc, lui demeure étranger : la femme à
tout faire, pourtant omniprésente. Loin
de résister à la tyrannie de la
rentabilité, celle-ci forme au contraire
un maillon essentiel de l’entreprise.
Pour elle, nulle dualité : le travail est
fait sans sourciller. Garante de la règle,
elle la rappelle sans ménagement au 72.
La matrone n’est guère plus amène
que son chariot : “Avec les résultats
que tu m’as donnés, ça suffit
pas…”. Retranchée derrière
sa formule péremptoire - en l’occurrence,
emblématique - : “C’est automatique”,
elle continue sa tournée. Pourtant elle
intrigue ses collègues. Pidoux remarque,
incidemment, au plan 91 à 12’26”,
en la suivant du regard : “Elle est nouvelle
la…c’est bizarre ce matin y a que
des nouveaux…”
Plus tard, au plan 119, à 15’15”,
également confondu, le numéro 72
questionne Apollinaire : “Tu la connais
la femme à tout faire ?”. Mais aucune
information n’est donnée et le spectateur
reste aussi perplexe que monsieur Baudin. La scène
finale complète l’énigme de
l’identité de cette femme qui ne
sera pas résolue. En témoignent
le regard songeur du “super-viseur”
sur la responsable du vestiaire et sa suspension
indécise sur la devise “risque zéro”.
Le dernier gros plan laisse le spectateur dubitatif
: cette femme est-elle une inoffensive auxiliaire
du système ? Etait-elle, au contraire,
insidieusement commise à la surveillance
du superviseur ?
Quoi qu’il en soit, ce personnage ambigu
ne livre rien aux autres, calfeutré derrière
son apparence neutre. La caméra ne cesse
pourtant de distiller certains indices sans jamais
toutefois donner la clef. |
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De
la distraction |
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La fonction du distracteur est d’offrir
aux usagers du tunnel un cadre plus agréable.
C’est ainsi que l’entend la troisième
personne sondée par Apollinaire : “Ce
personnage est là pour faire rêver
les gens, pour les distraire.” La musique
accompagne le mouvement machinal des silhouettes,
agrémente les déambulations des clients.
Et la société prend leur plaisir au
sérieux en sondant sans relâche leur
niveau de satisfaction. Mais les résultats
des sondages conditionnent le “produit”
étudié jusqu’à affecter
son apparence physique qui est uniformisée
ou travestie d’autorité … La
distraction comme un diktat … fort peu distrayante
en somme. À moins que nous ne fassions
fausse route, dans ce dédale de tunnels :
le distracteur, s’il ne rend pas les gens
heureux, pourrait leur en donner l’illusion.
Le seul bruit témoin d’une présence
humaine, qui émane de l’accordéon
- instrument associé à l’image
du bal-musette - serait alors le signe sensible
d’une forme de convivialité dans ce
labyrinthe sans âme ni issue.
Ce bruit ne serait-il pas, cependant, un vague fond
sonore lénifiant sur lequel vagabondent le
moins de pensées possible, comme une invitation
à laisser les notes occuper l’espace
de la réflexion et du dialogue ? Porté,
bercé par ce fond musical, le flux de passagers
semble s’écouler plus facilement…
Les distracteurs comme lubrifiants... pourquoi pas
?
Une ultime piste s’offre au spectateur, celle
qu’esquissent pour nous les derniers plans
du film. En révélant son identité,
le 72 saborde l’hypothèse que le spectateur,
dans le sillage d’Apollinaire, avait pu imaginer.
Une méprise rendue sans doute possible parce
que la mission du “distracteur 72” est
de distraire aux regards sa véritable fonction
: sous le bleu de travail, le seyant costume de
patron taillé par Apollinaire, puis la tenue
de “super-viseur”.
Pourtant un mystère demeure : à force
d’avancer masqué, Maurice Baudin ne
peut plus dévoiler son vrai visage. Les traces
d’humanité vacillent face à
l’inquiétude que suscite chez lui l’attitude
imperméable de la responsable du vestiaire.
Se sentant menacé, il ne se livrera pas.
Personnage gigogne — représentatif
d’une mise en scène en trompe-l’œil
qui se joue, comme notre propre société,
de notre léthargie ou de notre complaisance
— , le distracteur 72, sur lequel se concentrent
les regards, occulte un temps, en focalisant toute
l’attention, le fonctionnement inexorable
d’un système qui instrumentalise les
individus pour assurer sa seule pérennité.
Le jeu ne s’arrête toutefois pas là…
Le générique défile sur fond
d’accordéon et nous adresse un ultime
pied de nez, égrainant les musiques composées
et interprétées par Viviane Arnoux,
aux noms évocateurs : “Polka du guetteur”
- qui fait écho au “Dénicheur”,
dernier morceau interprété par le
72 à la demande de Pidoux - , “Ah !
La maigre soupe”, et “La Distractrice”.
Le réalisateur aura gardé jusqu’au
bout ces clefs lumineuses hors de portée
du spectateur.
Maître du chassé-croisé - ou
distracteur pour la bonne cause - Frédéric
Chignac engage le spectateur à porter un
œil plus affûté sur le monde. |
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Quelques
rappels sur la complexe notion d’utopie
:
Le terme, inconnu du grec, est forgé à
la Renaissance. Il apparaît pour la première
fois dans l’œuvre célèbre
de Thomas More intitulée [Libellus vere
aureus nec minus salutaris quam festivus] de optimo
reipublicae statu deque nova insula Utopia (la
meilleure des républiques sise en la nouvelle
île d’Utopie) et dans laquelle les
paradoxes se multiplient : Amaurote, la capitale
de l’île, est une ville fantôme
; son fleuve, Anhydris, un fleuve sans eau ; son
chef, Ademus, un prince sans peuple ; ses habitants,
les Alaopolites, des citoyens sans cité,
et leurs voisins, les Achoréens, des habitants
sans pays.
Thomas More a révélé lui-même
le jeu de mots sur lequel était construit
ce néologisme et sa double étymologie
:
- eu-topia (< grec eu : “bien”
+ topos : “lieu”) : “lieu agréable”
;
- ou-topia (< grec ou : “non/ne pas”
+ topos : “lieu”) : “sans lieu,
de nulle part”.
L’utopie désigne en général
un système politique imaginaire, conçu
comme idéal, reçu comme chimérique.
Françoise Choay - Professeur émérite
des universités, spécialiste de
l’histoire et des théories de l’aménagement
de l’espace, historienne des idées,
elle a notamment publié Urbanisme, utopies
et réalités (Le Seuil, 1965), La
règle et le modèle (Le Seuil, 1980)
et L’Allégorie du patrimoine (Le
Seuil, 1992) – en propose une définition
qui peut servir de référence. À
son sens, “[l’utopie] consiste, schématiquement,
à partir d’une critique réaliste
et précise de la société
existante et de ses institutions, à élaborer
une contre-société modèle
qui lui est opposée point par point et
dont la réalisation est conditionnée
par celle d’un espace modèle.”
(” Urbanisme. Théories et réalisations”
, Encyclopaedia Universalis, T.23, pp.189-191).
Ainsi définie, l’utopie :
- correspond à une attitude raisonnée
de rejet d’un modèle social vécu
- est aspiration à la refondation d’un
système de valeurs dominant auquel elle
s’oppose diamétralement
- se présente comme la modélisation
ou la matérialisation d’une altérité,
d’une contre-réalité, rendant
possible/préparant/accompagnant l’avènement
d’un nouveau système sociétal.
La contre-utopie constitue le symétrique
de l’utopie. L’on peut l’appréhender
comme un ouvrage qui, par la simulation de sa
matérialisation et de sa mise en œuvre,
dénonce les aberrations d’un modèle
politique ou, plus largement, sociétal
présenté comme idéal.
Eutopie et dystopie sont des vocables utilisés
par les spécialistes soucieux de la plus
grande précision dans leurs analyses. L’eutopie,
ou utopie positive, s’identifie à
une société imaginaire décrite
avec un grand luxe de détails, généralement
située dans le temps et dans l’espace,
et présentée au lecteur contemporain
comme infiniment meilleure que celle dans laquelle
il vit. La dystopie, ou utopie négative,
s’apparente à une société
imaginaire décrite avec un grand luxe de
détails, généralement située
dans le temps et dans l’espace et présentée
au lecteur comme infiniment pire que celle dans
laquelle il vit. |
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| Pour préciser ou approfondir ces
différentes notions, nous ne saurions trop recommander
la consultation de l’ouvrage collectif intitulé
: Utopie. La quête de la société idéale
en Occident., édité par la Bibliothèque
nationale de France/Fayard, Paris, 2000 (ISBN BNF : 2-7177-2102-9
; ISBN Fayard : 2-213-60627-7). |
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