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Un film de Michel C. Pouzol
Dossier réalisé
par Patricia Pagnot et Stephan Kreitel
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Le
dit et le non-dit |
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Le
Fils du Pêcheur repose sur une série
de partis pris cinématographiques. Le plus
flagrant d’entre eux, qui peut dérouter,
de prime abord, est la rareté des dialogues,
leur quasi absence. Mais également le traitement
du bruitage, l’absence de musique, au générique
excepté, et l’utilisation du silence
témoignent des intentions du cinéaste
de jouer sur toutes les composantes de la bande-son,
organisant au sein même du film une dialectique
entre dit et non-dit.
Les personnages du film parlent très peu
entre eux. Trop peu : c’est leur silence
même qui est signifiant, qui porte en lui
les stigmates d’un malaise et le révèle.
En effet, une étude exhaustive du film, plan
par plan, permet de recenser seulement 9 plans dans
lesquels les personnages se parlent – et de
quelle manière ! – , sur un total
de 125 plans qui composent l’intégralité
du film, soit une durée cumulée de
tous les plans contenant des paroles audibles de
2´ 47´´ sur une durée totale
de 25´ 35´´. Ce résultat
est véritablement très faible, si
on le compare à une norme moyenne définie
par une habitude fondée sur une pratique
cinématographique régulière,
tous genres de films confondus. Cet écart
constitue, à l’évidence, de
la part du réalisateur un choix d’ordre
à la fois esthétique et éthique.
D’abord, un choix esthétique. L’absence
effective de dialogues nombreux pousse sans aucun
doute le spectateur à être attentif
aux images, aux choix de mise en scène, au
montage, aux mouvements de caméra, tous porteurs
de sens et qui fait que le cinéma n’a
pas besoin de paroles pour être pleinement.
On pense là aux Proscrits Victor Sjöström
(1917), qui relate une histoire, dont la trame mélodramatique
est relativement complexe, et dans lequel le filmage
fait pleinement sens, ou, plus encore, à
la Passion de Jeanne d’Arc, de Carl-Theodor
Dreyer (1927) dont les images se suffisent à
elles-mêmes pour exprimer la souffrance et
l’humanité de Jeanne.
Le Fils du Pêcheur est un film dans lequel
la parole a tendance à s’amuïr,
participe de choix esthétiques, mais également
de choix éthiques : le mutisme du film
renvoie aux partis pris du cinéaste qui a
sans doute voulu rendre palpable la difficulté
pour les êtres de communiquer entre eux.
Ainsi les personnages ne se parlent paisiblement
que très rarement. Quand ils s‘adressent
la parole, ils se retrouvent dans l’injonction,
la contrainte, le reproche ou l’insulte. En
d’autres termes, toute parole est, dans le
film, de manière plus ou moins patente, violence.
Ainsi le père répond-il d’abord
au fils cadet, puis il s’adresse à
sa femme : « Qu’est-ce
qu’il y a ?
- Rien t’en fais pas, Théo
- Viens voir… Tu peux pas m’empêcher
de me faire chier…Salope ! Attends, je
vais t’apprendre à m’emmerder,
sale pute » - plan n °81, 13´
15´´.
Ou encore, lorsque le père revient à
la voiture : « Si tu trimbalais
pas autant de merdier, on ne serait pas obligé
de t’attendre. »
Sa femme range les affaires du pique-nique dans
la voiture et s’adresse aux enfants :
« Dépêchez-vous de ranger
vos affaires.
- Jean-Marc, dépêche-toi. »
- plan n° 112, 20´ 06´´.
La parole est donc rare, mais lorsqu’elle
est, elle se fait violente et contraignante et reflète
là une difficulté à s’entendre
et à se parler : un plan est caractéristique
à cet endroit, celui dans lequel les deux
amies, la mère et Isabelle prennent le soleil
et discutent calmement, allongées sur l’herbe
douce. Elles discutent, mais on ne les entend pas
(plan n° 67 – 11´ 00´´)
Impossibilité de communiquer, solitude, détresse,
violence, la quasi absence de dialogues –
les quelques dialogues que l’on a soulignés
sont, de plus, émaillés de cris –
permet de rapprocher ce film de quelques-uns de
ces prestigieux aînés : on songe
là à Mouchette, de Robert Bresson
(1967) ou encore à Libera me d’Alain
Cavalier (1993).
Le Fils du Pêcheur est un film mutique, certes,
mais cependant, absolument pas silencieux. La rareté
de la parole dans le Fils du Pêcheur, patente
et qui apparaît comme une évidence
à qui regarde ce film dès la première
fois, est renforcée par l’omniprésence
de bruits.
Des bruits de toutes origines : bruits de la
forêt, au milieu de laquelle coule une rivière,
cris et chuchotements, murmures et ronflements de
cette même rivière, bruits des bouteilles
que Jean-Marc débouche, qu’il doive
les vider dans le lavabo de la salle de bain ou
qu’il doive en boire au goulot le contenu.
Au même titre que la rareté des paroles
qui font sens, le bruitage est, dans ce court métrage
un vecteur essentiel de signification. |
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Comme l’écrit Michel
Chion, spécialiste du son au cinéma,
« le bruitage (…) a souvent une
tendance énervante à dire quelque
chose de plus que sa simple valeur dénotative
(…). Il n’existe peut-être pas
de bruitage vraiment neutre, s’il peut y
en avoir un discret ou minimal. » C’est
donc dans cette perspective qu’il faut comprendre
les effets particuliers du bruitage dans le Fils
du Pêcheur. On
pourra donner un exemple des effets de sens que
confère au film son bruitage particulier.
Ainsi le plan n° 14 (2´08´´)
montre le père au bord de la rivière,
en train de mettre une bouteille en plastique
à l’eau, pour attraper des vifs,
tandis que la bande son est composée uniquement
du bruit de la rivière qui coule. Les plans
n° 15 à 17 renvoient à la même
action qui est poursuivie : le père,
accompagné de ses deux enfants, cale la
bouteille découpée au fond de la
rivière (2´19´´ à
2´44´´). On entend toujours
le bruit discret de l’eau qui coule. Le
plan n° 18 (2´45´´) sert
de transition avec la série de plans suivants
qui ramènent le spectateur à côté
de la voiture, près de laquelle la mère
est assise sur un fauteuil pliant. Le plan n°
19 (2´49´´) cadre la canne à
pêche du père encore pliée,
alors qu’en son hors-champ on commence à
entendre, d’abord faiblement, un poste radio :
on reconnaît dès ce moment le commentaire
d’un grand prix automobile de F1. Le plan
n° 20 (2´53´´) cadre en
gros plan le poste de radio posé sur le
toit de la voiture, qui retransmet le grand prix
automobile de F1 – censé être
avec la canne à pêche un autre attribut
paternel ; le plan n° 21 (2´57´´)
fait apparaître en gros plan des voitures
de course miniatures : pour ces deux plans,
on entend en son in pour le plan n° 20 et
en son hors champ (ou off ?) pour le plan
n° 21 le commentaire radio du grand prix de
F1, au volume substantiellement augmenté,
comme si le point d’écoute s’était
modifié. Enfin le plan n° 22 (3´01´´)
donne un sens à cette succession :
on voit la mère assise, cousant silencieusement
un ouvrage, à la forme difficile à
définir, en tissu à la couleur rouge
sang – la symbolique est forte ici :
on dirait qu’elle essaie de refermer une
blessure – alors que la bande son ne laisse
pas de faire entendre le bruit lancinant des voitures
de course rendant inaudible le discours des commentateurs.
Dans ces derniers plans, le père est invisible,
on ne sait rien de véritablement avéré
sur les relations entre le père et la mère,
et pourtant la bande son omniprésente,
écrasante, et finalement violente constitue
déjà plus qu’un indice pour
le spectateur sur la nature et le caractère
des personnages : le père est écrasant,
autoritaire, violent, alors que la mère
est passive, soumise.
On peut conduire ce même type d’analyse
avec de multiples séquences du film –
notamment avec le travail du bruitage de la rivière,
qui n’est jamais le même et qui confère
à la rivière le statut de personnage
à part entière – l’essentiel
étant, pour finir, de considérer,
toujours avec Michel Chion, que « le
bruitage n’est donc pas un simple complément
informatif et réaliste, il donne souvent
de l’atmosphère, de la profondeur,
de la substance, de la présence, de l’expression,
de la chair, mais cela, il ne peut le faire que
s’il y a dans l’image matière
à le faire. » On peut faire
ici référence, pour approfondir
la réflexion sur l’art du bruitage
suscitée par le Fils du Pêcheur,
à Un condamné à mort s’est
échappé de Robert Bresson (1956),
à l’incipit d’Il était
une fois dans l’Ouest de Sergio Leone (1969)
ou au Silence d’Ingmar Bergman (1963).
Parole rare, bruits très présents,
entre silence et signifiance, le Fils du Pêcheur
joue sur toutes les composantes de la bande son ;
à ce propos, il convient enfin de remarquer
l’absence de musique dans tout le film,
excepté dans le générique
de fin, où un accordéon fait entendre
sa plainte, qui parachève le générique
en réaffirmant le registre lyrique, pathétique,
élégiaque du film. A noter toutefois
que le motif de l’accordéon s’amuït
dans le générique, couvert par le
bruit d’un orage qui éclate…
En
dernier lieu, il est nécessaire de réserver
une place importante au silence dans le Fils du
Pêcheur : le silence fait partie intégrante
de la bande son et on pourrait même ajouter
qu’il en assure la cohésion.
C’est sans aucun doute le silence des 7
premiers plans (du début à 00´
58´´), dans lesquels on peut voir
Jean-Marc à 35 ans revenir sur le lieu
de la partie de pêche que le film va relater,
qui conditionne le spectateur et le prépare
– inconsciemment ? – à
accorder une attention plus vigilante que d’habitude
peut-être à la bande son. Isolés
par la gangue d’un lourd silence, cris,
paroles, bruits revêtent une dimension sémantique
essentielle, organisés autour de la dialectique
du dit et du non-dit. |
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| N°des plans |
Minutage |
Lieu |
Moment |
| 1 |
00' 02'' |
En forêt |
Jean-Marc, 35 ans |
| 2 |
00' 15'' |
Dans la voiture de son père |
Jean-Marc, 16 ans,
le jour (?) de la partie de pêche |
| 4 - 7 |
00' 33'' |
En forêt, sur un chemin |
Jean-Marc, 35 ans |
| 8 - 32 |
01' 04'' |
Arrivée en voiture dans la forêt, près
de la rivière |
Jean-Marc, 16 ans,
le jour de la partie de pêche |
| 33 - 37 |
04' 40'' |
Chez lui (cité H. L. M.) |
Jean-Marc, 16 ans,
la veille (?) de la partie de pêche |
| 38 - 42 |
05' 14'' |
Dans la forêt, près de la rivière |
Jean-Marc, 16 ans,
le jour de la partie de pêche |
| 43 - 45 |
06' 20'' |
Chez lui (cité H. L. M.) |
Jean – Marc, 16 ans, la veille |
| 46 |
07' 15'' |
Dans la forêt, près de la rivière |
Idem, le jour de la partie de pêche |
| 47 |
07' 23'' |
Chez lui (cité H. L. M.) |
Idem, la veille |
| 48 - 49 |
07' 30'' |
Dans la forêt, près de la rivière |
Idem, le jour de la partie de pêche |
| 50 - 56 |
07' 49'' |
Chez lui (cité H. L. M.) |
Idem, la veille |
| 57 - 79 |
08' 42'' |
Dans la forêt, près de la rivière |
Idem, le jour de la partie de pêche |
| 80 - 81 |
13' 06'' |
Chez lui (cité H. L. M.) |
Idem, la veille |
| 82 - 114 |
13' 34'' |
Dans la forêt, près de la rivière |
Idem, le jour de la partie de pêche |
| 115 - 118 |
20' 46'' |
Chez lui (cité H. L. M.) |
Idem, le soir ou le lendemain ( ?) de la partie
de pêche |
| 119 - 125 |
21' 39'' |
En forêt, sur un chemin, près de la rivière |
Jean-Marc, 35 ans |
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Le
chemin, la boucle et la spirale |
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Le Fils du Pêcheur est construit
sur deux principes : celui du flash-back et
celui qui consiste en ce que la fin du film fait
écho au début.
De ce point de vue, Le Fils du Pêcheur commence
et se termine dans le même cadre spatio-temporel :
Jean-Marc, âgé de 35 ans, se promène,
marche en forêt. Il suit un sentier. A la
fin du court métrage, on retrouve ce même
lieu, comme si la situation initiale se répétait.
On s’aperçoit finalement que le motif
principal qui organise le début et la fin
du récit est celui du sentier, du chemin
– droit, comme on le constate sur le plan
n°4 (de 00´ 33´´à 00´
49´´) : on le devine aisément,
le sentier, le chemin que parcourt Jean-Marc, est
d’abord métaphorique, il est un chemin
intérieur, un cheminement.
En venant dans cette forêt, par ce sentier,
Jean-Marc rebrousse chemin, revient sur lui-même :
le Fils du Pêcheur est avant tout le récit
d’une initiation, où Jean-Marc revient
sur son enfance, une enfance douloureuse, une enfance
qui l’a marqué et qu’il semble
taire en lui-même, comme un secret de famille
honteux qu’on ne veut révéler
à personne. On pense là, bien évidemment,
à Festen (1998) du cinéaste danois
Thomas Vinterberg : tout comme le Fils du Pêcheur,
Festen met en scène la souffrance d’un
fils, victime d’un père incestueux
et violent ; on y retrouve les thèmes
de l’alcoolisme, de la violence, du non-dit
– bien que Christian, le héros de Festen,
arrive finalement à dire sa souffrance, à
s’en libérer en la révélant
publiquement. Tout comme Jean-Marc dans Le Fils
du Pêcheur, Christian, dans Festen, le fils,
celui par qui le scandale arrive, rebrousse chemin,
revient sur lui-même, sur son secret, sa douleur
et de la même manière que Le Fils du
Pêcheur s’ouvre sur un chemin, où
marche Jean-Marc, Festen débute par un plan
où le spectateur voit Christian marcher sur
une route étroite…
Le chemin est donc le motif qui nous permet d’entrer
d’emblée dans le film, pour saisir
que Jean-Marc retourne sur les lieux de sa jeunesse,
retrouve ses souvenirs, à la source de ses
blessures et de ses inquiétudes. Entre les
deux moments du début et de la fin, où
l’on retrouve Jean-Marc à 35 ans, se
développe l’histoire de Jean-Marc,
dévoilée par bribes, par laquelle
le spectateur est amené à accompagner
Jean-Marc, antihéros solitaire, dans son
cheminement silencieux.
C’est ici qu’intervient le deuxième
principe organisateur du film : celui du flash-back,
du retour en arrière. Principe organisateur,
car dès le plan n°2 (00´ 15´´),
le récit revient sur lui-même sans
crier gare : le plan n°1 met en scène
Jean-Marc à 35 ans, tout comme les plans
n°3 à 7, alors que le plan n°2 ne
donne à voir qu’une route qui défile,
vue sans aucun doute par Jean-Marc, à 16
ans, assis dans la voiture que conduit son père,
en compagnie de sa mère et de son frère
cadet, ce qu’on ne réalise qu’à
partir du plan n°8 (01´ 08´´),
où l’on voit Jean-Marc, adolescent,
assis au fond de la voiture à côté
de son frère Pierre. Premier
flash-back d’une longue série, première
rupture temporelle, qui renvoie au motif de la boucle :
le spectateur passe de manière circulaire
du moment où Jean-Marc a 35 ans et revient
sur le lieu où il avait sans doute coutume
de venir plus jeune avec ses parents et son petit
frère à celui où Jean-Marc
a 16 ans et vient passer, en famille et avec un
couple d’amis et leurs enfants , une journée
en forêt, au bord d’une rivière.
Une partie de campagne, une partie de pêche…
Rupture temporelle aux plans n° 2 et 8, formant
une manière de boucle qui fait passer le
spectateur d’une temporalité à
l’autre, de l’âge adulte à
l’adolescence… Cette image d’une
circularité inéluctable semble enfermer
le héros dans ses blessures, ses problèmes,
ses angoisses, sans l’espérance de
trouver une issue à sa souffrance, « La
treizième revient… C’est encor
la première », sans l’espoir
d’exorciser ses démons intérieurs,
comme s’il était condamné à
revivre indéfiniment sa douleur enfouie,
loin dans son enfance. Ce motif de la boucle, de
la roue et des blessures d’enfance –
celles qui sont les plus difficiles à cicatriser :
on comprend mieux, de fait, le plan n°22, où
la mère coud un tissu rouge, comme si elle
recherchait à refermer une blessure…–
toujours sensibles et avivées en permanence,
même adulte, emmène le spectateur à
la lisière du tragique et de l’exemplaire.
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Comme
l’écrit Christophe Chauville, « on
ne sait fermement si cet après-midi sur
l’herbe s’est précisément
révélé décisif dans
l’existence de l’homme qui déambule
le long de la rivière, bien des années
plus tard », et de fait, Michel C.
Pouzol se contente de nous laisser errer, dans
le doute, sans aucune certitude, sans rien affirmer,
laissant à la structure même de son
récit le soin d’apporter des éléments
de réponse. La structure en boucle qui,
inlassablement ramène Jean-Marc à
son adolescence est elle-même suffisamment
signifiante, ce que note Christophe Chauville :
« Et si le détail pesant de
la flasque sortie de la poche par celui-ci [Jean-Marc],
insistant sans finesse sur l’hérédité
alcoolique, est superflu, il n’entame guère
le sentiment puissant que fait naître ce
film qui évolue sur la crête du tragique
sans jamais perdre l’équilibre. »
Il
reste que pour être exact, le motif de la
boucle n’est pas le seul à être
à l’œuvre dans Le Fils du Pêcheur :
à celui de la boucle se juxtapose celui
de la spirale, autre boucle, mais ouverte, en
expansion. En effet, d’autres ruptures temporelles
interviennent dans le film qui procurent au film
une progression véritablement dramatique,
en assurant la cohérence interne du film.
Les retours en arrière successifs, laissant
Jean-Marc adulte, pénètrent progressivement
dans le passé adolescent de Jean-Marc,
amenant à chaque reprise une causalité
toujours plus forte, permettant au lecteur de
saisir les enjeux d’une partie de pêche,
d’une journée un peu particulière.
C’est grâce à une structure
en spirale, que l’on comprend que la veille
de venir passer une journée en forêt,
près d’une rivière, avec leurs
enfants et des amis, les parents de Jean-Marc
se sont disputés ; on comprend aussi
que le père est alcoolique et que les relations
avec sa femme se déroulent sur un mode
exclusivement violent. La
narration, comme on le voit d’après
le tableau, procède par analepses progressives,
si l’on peut dire ; le film se développe,
partiellement , en spirale, « boucle
ouverte », répétant « l’idée
d’une progression à la fois circulaire
et non exactement répétitive, en
expansion », comme l’écrit
Michel Chion. Ce continuel va-et-vient entre le
présent de Jean-Marc et son passé,
dans lequel, à la faveur des flash-back,
le spectateur s’enfonce toujours plus profondément
– que nous propose Michel C. Pouzol comme
structure de son film permet de mieux appréhender
le déroulement de l’histoire, à
charge pour le spectateur de le reconstruire :
Jean-Marc, à 16 ans, témoin de l’alcoolisme
et de la violence de son père, trouve la
réserve d’alcool de celui-ci, dans
la salle de bain, vide dans le lavabo le contenu
de toutes les bouteilles, plus tard dans la nuit,
il est réveillé par une dispute
entre ses parents, où le père accuse
vraisemblablement sa femme d’avoir vidé
les bouteilles d’alcool, le lendemain de
cette dispute, la famille part pour une partie
de pêche, à la campagne, rejointe
par un couple d’amis avec leurs filles :
Jean-Marc traîne alors sa douleur, sa fierté
blessée, sa violence. Bien des années
après, à 35 ans, Jean-Marc revient
sur les lieux de cette partie de pêche,
et se rappelle ces événements passés,
et pourtant très marquants.
Si la narration joue sur des retours en arrière
systématiques pour nous donner la clé
du film, elle joue également sur l’ellipse,
puisque nous passons directement d’un lieu
à l’autre, sans autre forme de procès
du plan n° 114 au plan n° 115. Ce qui
témoigne encore une fois de la volonté
du cinéaste de jouer sur la temporalité
du récit, en brouillant les cartes, en
mêlant volontairement le passé au
présent, pour renforcer sa puissance causale,
qui permet d’expliquer le malaise de Jean-Marc,
pour aussi rendre actuel ce passé, qui
au final pour Jean-Marc n’a jamais cessé
d’être, n’a jamais cessé
de lui faire mal. |
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Les
personnages |
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Ils sont au nombre de 8. Deux couples,
avec leurs deux enfants. Deux filles pour les uns,
deux garçons pour les autres. Un couple sans
histoire et un couple avec une histoire. Le positif
et le négatif, le bon et le mauvais…
Le couple d’amis n’a d’autre intérêt
que de faire ressortir la détresse, la misère
affective et relationnelle des parents de Jean-Marc,
ainsi que le désarroi des deux garçons,
et le réalisateur ne semble pas leur accorder
beaucoup d’importance.
En revanche, il accorde un intérêt
tout particulier à Jean-Marc lui-même,
à son petit frère et à ses
parents.
Le cas du petit frère est particulier :
il a un prénom qui apparaît au générique ;
il s’agit de Pierre. Et de fait, lorsque l’autre
pêcheur arrive, il embrasse le petit frère
de Jean-Marc en le gratifiant d’un « Alors,
Pierre, ça va ? » (plan n°30,
à 04´ 05´´), mais quand
on voit le petit frère de Jean-Marc jouer
à la balle avec les deux filles du couple
ami, on entend l’une d’elle l’appeler
« Théo » (plan n°74,
à 12´ 42´´), puis « Rémi »
(plan n° 77, à 12´ 53´´).
Volonté de la part du réalisateur,
négligence ? Peu importe : le petit
frère n’est pas un personnage essentiel,
ce n’est pas sur lui que se concentre l’attention
du spectateur ni l’intérêt du
réalisateur.
On constate que dans le film, et jusqu’au
générique lui-même, les parents
ne sont jamais nommés autrement que par leur
dénomination générique et non
spécifique : ils n’ont pas de
prénom, et apparaissent sous l’appellation
la mère et le père.
Même s’ils ne sont jamais nommés,
ils ont toute leur importance. Leur portrait est
fait de manière allusive.
La mère, battue par son mari, ce qu’on
devine, entre autres moments, lors d’une dispute
(plan n°81, à 13´ 15´´ :
« Tu peux pas t’empêcher
de me faire chier. Salope. Attends, je vais t’apprendre
à me faire chier, sale pute… »),
soumise et humiliée à de nombreuses
reprises, explicitement lorsque le père revient
à la voiture (plan n° 112, à 20´
06´´) : « Si tu trimbalais
pas autant de merdier, on ne serait pas obligé
de t’attendre », ou implicitement,
quand elle semble attendre avec inquiétude
le retour de son mari (plan n°117, à
20´ 56´´) , bafouée continûment,
cache les stigmates de sa souffrance derrière
des lunettes noires, que seule l’amie soulève,
sans toutefois que la caméra puisse voir
quoi que ce soit (plan n° 41, à 05´
51´´). |
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Personnage important, elle est
souvent présente dans le cadre, et dans
ce cas, elle est souvent au centre du cadre. Le
plan n° 11 (01´ 38´´) à
cet égard est intéressant :
la mère est au premier plan, elle secoue
une nappe. Le père est à l’arrière-plan,
prend un objet à l’intérieur
du coffre de sa voiture et sort du cadre, Pierre
apparaît dans le champ de la caméra
et disparaît aussi, tandis que la mère
déplie un fauteuil de toile qu’elle
installe au milieu du cadre et sur lequel elle
s’assoit, occupant ainsi une place centrale.
Le
père est également un personnage-clé
de l’histoire, même s’il n’est
pas directement nommé. C’est de lui
qu’il s’agit dans le titre :
le fils du pêcheur ; il est ce pêcheur,
ce personnage, ce père autour duquel tous
les autres protagonistes se déterminent,
ce père écrasant, omniprésent,
et pourtant sensiblement absent du cadre :
a aucun moment il n’est cadré en
entier, on ne le voit jamais entièrement ;
la caméra ne s’attarde jamais sur
lui, ainsi qu’elle le fait pour les autres
personnages, comme si elle avait honte ou peur
de celui-ci.
Jean-Marc est le héros – ou plutôt
le antihéros – du film. Il apparaît
à deux âges de la vie, il est le
seul à être véritablement
nommé avec certitude. A la différence
du père – qui fait peur, qui fait
honte –, il est souvent filmé en
plan rapproché ou en gros plan, tout comme
sa mère : comme si un choix d’échelle
de plans renforçait l’empathie avec
quelques-uns des personnages. Toutefois, Jean-Marc,
adulte, semble être rattrapé par
son passé, ou plutôt celui-ci ne
semble l’avoir jamais quitté ;
hérédité malheureuse ou conduite
névrotique – comme le père
est alcoolique et violent, on devine, chez le
fils, le même comportement (atavique ?) :
violent, notamment dans ses relations avec la
fille des amis de ses parents (plan n° 64,
à 10´ 24´´), avec son
frère qu’il jette à terre
(plan n° 98, à 17´27´´),
avec les truites qu’il piétine (plans
n° 96 – 97, à 16´ 55´´),
alcoolique, puisqu’on voit Jean-Marc adolescent
boire au goulot le contenu d’une bouteille
que son père avait mis à rafraîchir
dans le courant de la rivière (plan n°
82, à 13´ 34´´), ou encore
quand Jean-Marc, devenu adulte, sort de sa veste
une flasque qu’il porte à ses lèvres
(plan n° 121, à 22´ 09´´). |
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