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Un film de Carine Tardieu
Dossier réalisé
par Nelly Guyonnet et Sébastien Duclocher
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L'ADOLESCENCE
: UNE PÉRIODE DE CRISE |
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| Les Baisers des Autres est un film sur
l’adolescence, sur cette période transitoire
entre l’enfance et l’âge adulte. Période
tout à la fois de doutes, de rejets, de revendications
et de repli sur soi. Période de mutation profonde
au cours de laquelle il faut apprendre à faire
avec ce corps nouveau et encombrant. Période de
deuil de l’enfance et d’éveil des sens,
cet “âge des possibles” où tout
peut arriver. Période de crise par excellence.
Car c’est bien de cela dont il s’agit. De
cette fameuse “crise d’adolescence”
dont on parle tant et souvent si mal. Carine Tardieu nous
la livre ici avec ses conflits, ses contradictions, sa
quête d’idéal. |
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La question de l'identité |
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La
construction de l’identité est au cœur
de l’adolescence. “Qui suis-je ?”
se demande Sandra comme beaucoup d’adolescents.
Mais la particularité du film est que, se
posant la question avec douze ans de recul, Sandra
a la réponse (je suis cette jeune fille solitaire,
boutonneuse, etc…). Cette distance apporte
un regard décalé et souvent humoristique
sur le personnage de Sandra. Sandra joue avec le
spectateur et la question “qui suis-je ?”,
plutôt introspective, devient ici “Devinez
qui je suis”. Elle implique donc directement
et dès le début le spectateur. Sandra
se fait passer pour celle qu’elle aimerait
être pour ensuite affirmer le contraire.
On passe donc successivement de Sandra à
15 ans à une autre Sandra rêvée,
sublimée, à Sandra non pas telle qu’elle
était à cet âge-là, mais
telle qu’elle aurait voulu être. Tout
le film est construit sur cette opposition et la
quête identitaire devient un parcours entre
mensonge et vérité, un va-et-vient
entre la réalité et le fantasme. |
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Celle qu’elle
est :
- celle qui déteste les baisers des autres
(2-1)1
- la fayotte (4-8)
- celle qui a des mauvaises notes (4-12/13)
- celle qui regarde la télé de trop
près (4-14)
- celle qui se dispute avec son frère (5-1/19)
- celle qui aime les bêtes (6-14)
- celle qui regarde les films pornos (8-2)
- celle qui est vierge à 15 ans (8-2)
Celle
qu’elle aimerait être :
- celle que les profs préfèrent
(4-11)
- Agnès (6-5/7)
- la petite amie de Cédric (7-1)
- celle qui a déjà couché
trois fois avec lui (7-8)
- celle qui étouffe son père (9-5)
- celle qui a fait deux tentatives de suicide
(11-1/2)
- chanteuse, belle et célèbre (11-3/4) |
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La question de l'altérité |
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On
n’existe pas sans le regard de l’autre.
L’identité comporte deux facettes interdépendantes
: l’identité personnelle (ou identité
pour soi) et l’identité sociale (ou
identité pour autrui). Claude Dubar, sociologue,
explique à propos de l’identité
: “l’individu ne la construit jamais
seul. Elle dépend autant des jugements d’autrui
que de ses propres orientations et définitions
de soi. L’identité est le produit des
socialisations successives.”2
La crise d’identité survient donc lorsque
le tiraillement entre les deux facettes opère
une réelle rupture. Elle est très
fréquente au moment de l’adolescence
mais peut survenir tout au long de la vie.
Les autres :
Le rapport de Sandra à la société
revient à “moi et les autres”
ou plutôt “les autres contre moi”.
Elle s’affirme envers et contre tous ; son
père, allant même jusqu’au meurtre
symbolique (9-5); sa mère “qui la gonfle”
(10-6) ; son frère qui est “un sale
con” (5-1) ; les élèves du lycée
qui lui mettent des claques (4-10) ; la professeur
qui l’ignore en cours (4-11). Je suis contre
les autres parce que “personne ne m’aime
!”, c’est quelque part le syndrome Caliméro
(d’ailleurs présent dans le scénario
(séq. 7) mais n’apparaissant pas dans
le film).
On peut noter que le rapport de Sandra aux autres
est toujours un rapport d’infériorité,
renforcé par les angles de prise de vue (plongée
- contre-plongée), le discours de la voix
off et ses relations déséquilibrées
avec ses camarades dont Agnès incarne la
pin up sociable (tout le contraire de Sandra).
En effet, Sandra est “petite, avec les cheveux
gras, des boutons plein la gueule et les nichons
tout plats” (6-4). Agnès est grande,
“mince, a la peau douce, elle est déléguée
de classe, elle est toujours en tête des manifs”
(6-5/7). Même l’étymologie de
leurs prénoms les oppose : Agnès,
du grec “agne” qui signifie pur contre
Sandra, de “alexein” (repousser) et
“andros” (homme), celle qui repousse
les hommes. Sandra
se cherche dans son groupe d’appartenance
(la famille, les parents) à travers sa mère
; mais la santé fragile de celle-ci ne lui
permet pas d’entrer frontalement en conflit
avec elle (cf. la scène des toilettes bouchées
10-7). Si l’opposition n’est pas possible
dans le cercle familial, elle va donc chercher à
s’opposer aux pairs (groupe de référence),
considérés à la fois comme
des ennemis et comme des modèles. On la traite
“d’égoïste, d’individualiste,
mais j’ai pas envie de faire comme tout le
monde” (6-9). Sandra a un désir de
distinction.
On peut remarquer que Sandra n’a pas d’amie,
pas de confidente, en particulier à un âge
où pourtant les rencontres sont multiples
et variées. Sandra est présentée
étrangement seule. Pas de rapport égalitaire
sur lequel elle pourrait se reposer. Elle est incomprise
et différente (différence à
la fois ubie - boutons, peau grasse, petite - et
revendiquée - la fayotte, les manifs). On
est donc bien dans le processus typique de la crise
d’adolescence : je me pose en m’opposant.
Seuls ses rapports avec les animaux ne rentrent
pas dans ce schéma car ceux-ci revalorisent
l’estime de soi de l’adolescente.
Les animaux :
“J’aime les bêtes, au moins,
elles, elles me comprennent, elles me jugent pas,
elles me voient pas petite et moche, elles me voient
tendre et fragile”. Il y a un transfert d’affectif
sur les animaux omniprésents dans le film,
parce qu’elle souffre qu’on ne la voit
à sa juste valeur. Pour elle, les bêtes
la comprennent, ce que ne font pas les humains.
Ce qui est bien entendu un leurre, Sandra vient
chercher de l’affection auprès des
animaux et réciproquement, recherche qui
permet l’expiation de chacune des solitudes.
Ce n’est en aucun cas une vraie passion qui
pourrait être partagée avec quelqu’un.
Elle aime les bêtes parce qu’elle est
toute seule. Cet intérêt pour le monde
animal lui permet de retrouver l’équilibre,
l’égalité dans les relations.
Mais c’est un choix par défaut, il
y a exclusion de la parole dans ce rapport, alors
qu’elle est nécessaire à la
construction de l’identité et à
celle du rapport humain. L’intérêt
de Sandra envers le monde animal est également
celui d’un rapport qui ne se construit pas
à travers la parole, mais à travers
l’affect.
Les animaux sont aussi des prédateurs et
le film animalier est là pour nous le rappeler,
témoignant du rapport dominant/dominé,
de la proie amoureuse et de la défense du
territoire (9-2/6). La préservation du territoire
pour Sandra passe par la suppression symbolique
via étouffement de son père à
cause de sa respiration trop forte, étouffement
qu’elle pratique au moment où tous
regardent le documentaire animalier. La
famille : le rapport mère – fille
Les seules choses intimes dévoilées
au sein de la famille sont sur la mère. Le
portrait du père est limité : assujetti
aux baisers (3-3/6), à la respiration trop
forte en regardant la télé (9-3),
… (Ne donne-t-elle pas une mauvaise image
du père car elle a tout transféré
sur la mère absente ?) |
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Celui du frère est encore
plus bref : “c’est un sale con”
qui drague les copines de Sandra (5-1/5) (Ah tiens,
elle a des copines ! ?) qui la jette dans le puits
(1-1 : figure de l’émergence ou de
l’enfouissement ? Sandra s’enfonce
dans le puits ou en surgit-elle ?) et avec qui
elle fait une joute proche de la tauromachie (7-7/19).
Rien d’intime n’est dévoilé
sur ces deux personnages. La mère, par
contre, est le réel fil rouge du film.
Les baisers des autres est un prétexte
pour mieux nous orienter sur la crise d’adolescence
avec tous ses traumatismes. Mais le réel
traumatisme de Sandra est la perte de sa mère,
élément réellement dramatique
du film et d’ailleurs l’élément
certainement le plus autobiographique, le reste
oscillant certainement entre vécu rapporté,
amplifié ou purement imaginé.
La mère est la clé du film, certainement
plus que les choses mal vécues par Sandra.
Dans le portrait de famille, elle est à
part, dès la photo de famille, elle se
démarque (séq 1). Dans
l’illusion d’une photo heureuse et
harmonieuse, le frère pousse Sandra dans
le puits, elle lui en veut, le père essaye
de rétablir l’ordre, et la mère
essaye de persuader tout le monde par “Allez,
on est contentE(S) !” Il est intéressant
de noter qu’elle n’exhorte pas à
être contents, tous les quatre, mais à
être contente ou contentes : auto-encouragement
ou alors encouragement commun pour les deux femmes
: Allez Sandra, on est toutes les deux contentes
malgré tout le reste. Cette phrase, dès
la 1ère séquence, démontre
le lien prépondérant entre la mère
et la fille. Les hommes sont déjà
plus ou moins exclus du film, le lien sacré
dans le film est tissé entre Sandra et
sa mère. Le générique annonce
d’ailleurs les deux actrices en premier
lieu, Noémie Develay et Isabel Otero. La
séquence finale (12) privilégie
le rapport heureux et joueur entre les deux, cela
avec des actions assez symboliques : l’image
de la mère et de la fille les bras en croix
(12-2) : figure de la crucifixion ? Sa mère
l’aide à monter à l’arbre
et l’aide pour descendre (12-5/7) : idée
de l’ascension, du soutien de la mère
envers la fille ? Sandra et sa mère tournoient
enlacées, mais sa mère lâche
(12-8) : plus de soutien de sa mère, c’est
la chute pour Sandra ?
Dans la famille, la mère est donc épargnée
; chacun est le bourreau de quelqu’un, le
frère s’acharne sur sa soeur (séquence
où il la pousse dans le puits (1-1), il
drague ses copines (5-2/5), il lui fait dire “enculé”
(5-6)), le père s’acharne sur son
fils (il prend une claque sur la tête au
petit déjeuner (3-7)), Sandra sur son père
(assassinat symbolique (9-5)). La mère
par contre n’est la victime de personne,
elle est préservée notamment par
cette maladie imaginée qui empêche
qu’on lui crie dessus (est-ce que cette
maladie n’est pas inventée pour en
masquer une autre ? Protège-t-on la mère
avec une maladie fictive et drôle, pour
mieux en cacher une plus sérieuse et plus
grave aux enfants ?). La
maladie
La question de la santé est évoquée
notamment à travers le personnage de la
mère ; c’est une incursion succinte
dans le film, mais néanmoins habile et
récurrente. En effet, les premiers signes
apparaissent dès la présentation
de la famille (séquence 3) sur les plans
successifs des baisers du matin du père
; la mère, en arrière plan, est
présentée enrhumée (3-3)
ou avec un mal de tête (3-5). Apparaissent
donc les prémices d’une santé
et d’un moral fragiles (incohérent
avec son métier d’hôtesse de
l’air d’ailleurs (3-2)). Ajoutées
à cela des surenchères tout aussi
fantasques que drôles : la clope-laxatif
du matin (3-8), l’hyperexcitabilité
cérébrale (séquence 10).
Un
autre élément, en apparence extérieur
à la mère, hante tout le film. Ce
ne sont pas des images subliminales, car elles
sont visuellement assumées, mais leur fonction
narrative est fortement suggestive alors que,
de premier abord, elles peuvent paraître
anodines. Il s’agit de tous les inserts
du film :
- la mononucléose “infectueuse”
(2-13)
- le sac d’os (2-21): le squelette
- la molasse (2-22/23): les vers.
Ce sont deux annonces mortuaires
- l’intervention chirurgicale (4-14) : celle
de la mère, prémice de l’hospitalisation
?
- les cellules de l’hyperexcitabilité
cérébrale (10-1) Tous
ces inserts ont une fonction illustratrice des
propos de Sandra, simples corroborations d’un
discours ; mais ils ont également tous
rapport avec la maladie et l’hospitalisation
et, au fil du récit, ces éléments
nous rapprochent inexorablement vers la fin dramatique
du film qui paraît nous surprendre. Et pourtant
elle est en filigrane tout au long du récit.
Le couperet tombe à la fin, mais ce n’est
plus totalement une surprise ; la réalisatrice
nous a amenés à la chute du film
où l’on apprend que la mère
est morte d’un cancer qui fait mal (un cancer
qui ne fait pas mal ?). Cette chute de la mère
était déjà donnée
physiquement et avec beaucoup d’humour à
cause de la blague du père
(10-4). C’était la première
disparition de la mère, annonciatrice d’une
suivante plus tragique. |
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Le rapport de Sandra à son
corps est le combat contre une injustice à
cause d’une soi-disant mauvaise distribution
des cartes (petite, cheveux gras, boutons). Elle
est le contraire d’Agnès qui, pour
elle, est l’image de la perfection. Son corps
la renvoie continuellement aux autres. Quand elle
veut s’exercer à une forme de sexualité,
elle ne s’intéresse pas à la
mécanique de son propre corps, mais à
une mécanique qui la renvoie à l’altérité
masculine (la fellation). D’ailleurs, dans
le film, on nous la montre dans une séquence
fantasmée, se refusant à son amoureux
(7-8) mais également dans une séquence
assumée (ou vécue) s’exerçant
à la fellation (8-1/2). Le
fantasme est pour elle d’être physiquement
désirée par quelqu’un et qu’elle
se refuse. La réalité est qu’elle
s’exerce à une pratique sexuelle où
la femme se met à genou pour satisfaire son
partenaire, “nouvelle contre-plongée”
dans son rapport à autrui. Sandra est au
cœur d’une dualité, j’ai
envie mais j’ai pas envie (par peur, manque
de confiance, …). J’ai envie qu’on
me désire, mais je ne veux pas faire l’amour
avec quelqu’un. Je n’ai pas envie qu’on
m’embrasse mais je veux bien apprendre à
faire des fellations. Elle ne dénigre pas
complètement son corps, elle vient au lycée
à vélo, elle s’en sert donc
utilement. Mais le corps a pour elle une relation
traumatique à la sexualité, d’où
ce malaise. Comme personne n’a fait vivre
son corps, elle en a une mauvaise image.
Il est intéressant cependant de noter que
l’actrice qui incarne Sandra n’a rien
de cette adolescente boutonneuse décrite
par la voix off. Ce choix participe du même
parti pris que celui d’avoir une narratrice
plus âgée. Il évite le pathos
et laisse place à l’humour. Alors que
bon nombre de plans illustrent la voix off, ce choix
d’une comédienne plutôt mignonne
introduit la dissociation image/son et renforce
la complicité avec le spectateur autour du
jeu mensonge/vérité. Les
baisers et la sexualité
“Les
baisers des autres, je les trouve dégueulasses”.
Il faut différencier le baiser du bisou.
Par exemple son père le matin lui fait des
bisous. Il y a, d’un côté, le
geste affectif machinal et, de l’autre, un
acte chargé d’amour. |
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Sandra n’embrasse jamais,
elle se laisse toujours embrasser. Les baisers,
elle les utilise aussi, elle accepte ceux de son
père quand elle veut se faire pardonner
lorsqu’elle regarde la télé
alors qu’elle devrait travailler (4-15/19).
Mais Sandra fait un amalgame, elle confond les
baisers, les bisous (famille), les bises (copains-copines)
et le baiser en tant que palot, prémice
de rapports plus intimes : pour elle tout est
pareil. Elle mélange le cercle affectif
et familial avec les relations amicales (bises
des copines qui lui mettent du rouge à
lèvres sur les joues). On peut remarquer
d’ailleurs que Sandra n’évoque
jamais les baisers maternels alors que tous les
autres sont dégueulasses, jusqu’à
la dernière phrase du film “j’aime
les baisers sucrés de ma petite maman”.
Mais
la figure des baisers n’est ni plus ni moins
celle des autres, je déteste les baisers
des autres mais en fait c’est les autres
que je déteste.
Le baiser est présenté de façon
froide, comme la sexualité, réduit
à un simple geste mécanique (cf.
l’image des seins identiques à des
robinets qu’on ouvre (2-7)). C’est
une façon de se protéger, de ne
pas s’impliquer, jusqu’à la
rupture du film, “je les envie je crois”.
Il y a un phénomène d’attraction/répulsion,
comme la scène de la banane (elle la mange
à la fin, un premier pas vers la sensualité
: le goût (8-4)). Le
refus des baisers vient de la peur de la sexualité
toujours évoquée d’une façon
crue, sans amour. Jamais il n’est question
de sentiments, d’amour, de tendresse, comme
lui dit sa mère (8-2). Pas d’image
positive de l’amour. Ce sont les images
des prostituées (2-24/28), le film pornographique,
la fellation avec la banane et le préservatif
(8-2). Le refus des baisers est aussi le refus
de la sensualité et du désir (scène
avec le petit ami à qui elle se refuse
(7-8)).
Mais la sexualité est pour Sandra une étape
obligatoire pour être comme les autres,
c’est la mère qui ramène la
discussion sur le terrain des sentiments, il faut
qu’on s’aime d’abord. S’aimer
soi-même pour pouvoir aimer les autres.
Le refus de la sexualité, c’est aussi
le refus du corps qui est vécu tout au
long du film comme une maladie. |
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Le point de départ du film
est le journal écrit par Carine Tardieu.
Si un tiers des adolescentes tiennent un journal
intime, à l’âge adulte cette
activité correspond à une période
particulière (deuil, voyage, grossesse…).
Dans tous les cas, le besoin d’écrire
sa vie, de se raconter est souvent lié à
des périodes de transition. Le journal est
un acte avant d’être un texte. Dans
le cas de Carine Tardieu, l’écriture
du journal s’est imposée dans son travail
de deuil. Peut-on pour autant parler de cinéma
– récit de vie ? Il s’agit
ici sans ambiguïté d’une fiction.
Le personnage de Sandra est un personnage de fiction.
Le décalage avec la voix off vient nous le
rappeler constamment. Même si le journal à
la base était plutôt une autobiographie,
Carine Tardieu répond qu’elle s’est
arrangée avec ses souvenirs, qu’elle
s’est inspirée de son adolescence,
mais aussi de celle de ses amis, pour les rendre
plus visuels, plus cinématographiques.
On est dans l’autobiographie fictionnée,
le film n’ayant pas vocation documentaire,
et étant donné le décalage
entre le temps du vécu (l’âge
de 15 ans) et le temps du relaté (27 ans).
Ce décalage permet donc à la réalisatrice
d’osciller entre une interprétation
de ses souvenirs et l’utilisation d’autres
"frustrations" relatives à l’adolescence
et qui n’ont peut-être pas été
siennes.
Sandra nous raconte son adolescence, sa vie au lycée,
ses relations avec sa famille etc…Les images
rappellent les films familiaux type super 8. On
est donc bien dans l’autobiographie, genre
qui consiste à se faire témoin de
soi, de sa vie. Le fait que la personne qui parle
ne soit pas la Sandra de l’image mais une
jeune femme de 25 ans renforce cette impression.
Mais si l’autobiographie est souvent accusée
de constituer une mise en scène de soi, de
sa vie, ce qui remet en cause la véracité
du témoignage, ici, le choix du support cinématographique
permet d’assumer pleinement ce paradoxe puisque
tout est mis en scène.
de l’écrit
à l’écrit
Comment parler de cette période que
représente l’adolescence ? En
s’y replongeant sans complaisance pour en
extraire toute la complexité. En novembre
2000, Carine Tardieu écrit en quelques heures
les souvenirs de ses 15 ans. Elle a alors 27 ans,
elle est assistante réalisatrice, et vient
de perdre sa mère. Retrouver cette période,
c’est retrouver tout un pan de son adolescence
pas forcément bien vécue et qu’elle
pensait avoir oublié. En cherchant à
faire remonter à la surface les souvenirs
de cette mère désormais disparue,
Carine Tardieu va revivre ses années lycée
avec toute la violence, les doutes et le mal-être
qui accompagnent bien souvent cette période.
Après avoir fait lire ce texte à des
amis, Carine Tardieu décide de franchir le
pas et de transformer ce journal en scénario afin
de réaliser son premier court-métrage.
Tout de suite, elle demande à Romane Borhinger,
une amie de longue date, d’être la voix
off qui constituera le point de départ du
film. Il sera ensuite tourné en six jours
dans la région d’Aurillac, pratiquement
sans répétitions, la première
prise étant souvent la bonne. Par la suite,
la « carrière » du
film va très vite se confirmer : les
baisers est remarqué dans les festivals et
résonne fort chez les adolescents. Carine
est alors contactée pour adapter son film
sous forme de roman. Retour à l’écrit
donc et Carine Tardieu écrira 90 pages de
ces années entre l’enfance et la vie
adulte. Le roman est publié en avril 2003
aux éditions Actes Sud junior.
« La directrice des Éditions Actes
Sud Junior a vu un jour Les baisers des autres lors
d’une projection privée. Elle a adoré
le film et m’a contactée quelques jours
plus tard en me proposant de novéliser le
court métrage. Novéliser 10 pages
me paraissait un peu court, alors nous avons décidé
que j’allais prolonger le texte initial pour
en faire un vrai roman de 90 pages. C’est
chose faite, le roman est sorti sous le même
titre accompagné du DVD du court métrage.
mensonge / vérité
Chaque fois que Sandra apporte un démenti
(«non, c’est pas vrai »)
sur une affirmation fantasque, la séquence
est précédée d’un plan
fixe où on la voit face caméra habillée
en pull marin (photogramme des plans. Ces plans
sensiblement identiques constituent un recentrage
vers la vérité, pour ne pas trop s’en
éloigner, pour ne pas trop rêver. Ainsi
lorsqu’elle avoue qu’elle arrive à
l’heure tous les matins (4-5/6) alors qu’elle
venait d’affirmer « Tous les matins
j’arrive en retard au lycée »
(4-1/2). Puis peu de temps après lorsqu’elle
prétend ne pas avoir les notes qu’elle
mérite (4-12): « Bon
d’accord, ça non plus c’est pas
vrai » (4-12). A noter au passage que
la seconde copie d’anglais qui est présentée
a le nom de Carine Tardieu (4-12) : à
ce moment-là, il y a identification Sandra-Carine
Tardieu. Ce n’est pas le travail du personnage
qui est montrée à l’écran,
mais le travail de Carine Tardieu qui est notée.
Il y a eu transfert. Serait-ce une blague des élèves
sur le tournage ?
Ce jeu mensonge /vérité va instaurer
une complicité avec le spectateur qui, petit
à petit, va apprendre à décoder
les mensonges de Sandra et pouvoir entrer dans son
univers. Plus le film avance, plus la confiance
s’installe. Paradoxalement, on constate que
le recours au mensonge va peu à peu disparaître,
tout au moins dans l’image. Filmée
en plongée, Sandra apparaît alors minuscule
au milieu de ses camarades. Mais elle a déjà
toute la sympathie du public qui compatit à
sa douleur. Lorsqu’elle évoque son
amoureux, elle n’a plus besoin de démenti,
elle se sait comprise et d’avance excusée,
elle annonce directement la couleur avec les fausses
lettres d’amour. Cela renforce sa complicité
avec le spectateur puisqu’il sait maintenant
discerner le vrai du faux contrairement aux camarades
de classe qui tombent dans le panneau. Le photomaton
de Sandra pleurant sur sa prose est bien un clin
d’œil au public (7-17). |
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On note bien qu’à
travers ces procédés de mise en
scène du mensonge et de ses démentis,
on sort totalement de l’autobiographie pour
entrer dans la fiction. La vie de Sandra passe
au second plan et c’est le jeu mensonge
/ vérité qui va devenir l’enjeu
du film. Mais progressivement, justement, le mensonge
va se faire de plus en plus rare et Sandra va
tenter d’aller au bout de sa vérité.
Le film est d’ailleurs construit sur cette
opposition mensonge / vérité. Le
photomaton « je déteste les
baisers des autres, je les envie, je crois »
(9-1) marque la rupture entre les deux parties
du film. Il apporte un démenti à
toute la première partie et indique au
spectateur que l’on a cessé de jouer.
La deuxième partie est plus directe. On
sent Sandra plus à l’aise pour dévoiler
ses fantasmes (sexualité, meurtre symbolique
du père, notoriété). On rentre
dans une phase de dévoilement sans jeu.
Le spectateur sait que Sandra a fini de jouer
et c’est ce qui donne à la chute
cette intensité émotionnelle.
En effet, c’est la chute qui donne à
ce film apparemment léger et futile toute
sa profondeur. C’est la fin qui légitime
cette façon de se complaire dans le mal
être et l’autodérision. Le
spectateur est prêt à la recevoir
d’une part, nous l’avons vu, parce
qu’il sait que Sandra ne cherche plus à
se (lui) mentir et aussi parce que la scène
de Sandra, célèbre, reconnue, rescapée
du désespoir, a introduit pour la première
fois une touche de nostalgie (11-1/10). La dernière
partie du film est donc un démenti de la
première. En effet, si la première
partie du film tend à nous démontrer
tous les mauvais côtés de l’adolescence,
la deuxième introduit progressivement quelques
touches nostalgiques centrées davantage
sur la mère.
La lecture du je(u) : un cinéma à
la première personne
La vocation narcissique du film Les
baisers des autres est pleinement assumée
par deux éléments : la narration
d’une histoire certes fictionnelle mais
néanmoins personnelle et le parti pris
d’une voix off s’adressant directement
au spectateur. En se coupant du son direct du
personnage de Sandra, la réalisatrice impose
une narration sonore immanente aux images, les
distanciant par moments. Carine Tardieu s’en
est d’ailleurs expliqué, elle a tourné
les images relativement à la voix off pré-existante.
Ce que je raconte est mis en image mais cette
mise en image est, quelques fois, contredite par
le discours de la voix off. L’hégémonie
de la voix off relativise donc les images et établit
une relation intime avec le spectateur. C’est
la double lecture du jeu : jeu avec les images,
illustrant ou brouillant le propos raconté.
Jeu avec la voix off qui tour à tour bluffe
ou est sincère avec le spectateur. Je joue
(le jeu) avec ma propre histoire (le je). Que
croire alors ?
un cinéma thérapeuthique
L’impulsion du projet résultant
de l’expérience vécue de Carine
Tardieu, ce court métrage peut s’inclure
dans un type de cinéma qu’on peut
qualifier de « thérapeutique ».
Le cinéma a toujours une vocation plus
ou moins autobiographique ; de la volonté
d’évoquer son expérience à
celui d’exorciser ses traumatismes, nombre
de cinéastes ont imprimé leur univers
personnel (plus ou moins intime) dans leur film.
De Tarkovski( Solaris, Nostalghia, Le miroir,
…), à Ingmar Bergman (Le 7ème
sceau, Les Fraises sauvages, Les Communiants,
Scènes de la vie conjugale, De la vie des
marionnettes, Fanny et Alexandre, …), ils
sont nombreux à imprimer leurs fantasmes
dans leurs personnages, certains se mettant eux-mêmes
en scène pour assumer leur statut de « démiurge
exhibitionniste » (comme Romain Goupil
par exemple). Ceci dit, le cas de Carine Tardieu
est un peu différent de ces cinéastes
qui, peu à peu, mis en confiance par leur
carrière, se sont rapprochés de
leur intimité au fil de l’aura accumulée
à travers leurs films. En effet, Carine
Tardieu est devenu cinéaste avec sa propre
histoire, son expérience personnelle fournissant
matière à son premier film (démarche
similaire à celle d’un Cyril Collard
- Les nuits fauves-, Romane Bohringer est d’ailleurs
commune aux deux films). Il est intéressant
de noter que plus la carrière de certains
réalisateurs est importante, plus ils se
rapprochent de leur intimité ou alors usent
de leur vécu pour donner matière
à un film. Cette position peut permettre
d’exorciser leurs angoisses ou leurs traumatismes.
On peut parler dans cette perspective de cinéma
autobiographique. Quand, comme c’est le
cas de Carine Tardieu, on évoque son expérience
personnelle et douloureuse, pour d’une part
avoir le courage d’en parler et en extenso
tenter de surmonter cette peine, on peut parler
de cinéma thérapeutique.
La conjonction entre l’expression
(par le média du cinéma) et la communication
(avec le public) participe à un double
enjeu :
- j’ai une peine, je veux parler de mon
vécu malheureux
- je parle de ma peine, je mets des mots dessus,
et, en la faisant partager avec autrui, je tente
de la surmonter. J’accepte de parler de
ma propre histoire, j’accepte que l’on
m’en parle, et, plus important encore, j’accepte
que des gens se reconnaissent en elle et me parlent
de la leur.
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