Dans sa définition
la plus simple, le champ contrechamp est une figure
radicale de l'alternance mais c'est aussi et surtout
un dispositif rhétorique propre au cinéma
qui, comme tout code, se fait oublier pour mieux
être investi par les créateurs avec
visée expressive ou esthétique.
Il est donc fort intéressant d'en observer
finement les modalités pour voir comment
un dispositif courant peut être travaillé
et produire effets et sens.
1 - L'ÉCHANGE À DEUX
À un champ (portion de l'espace
délimité par un cadre] répond
un contrechamp [portion opposée].
L'alternance, on le voit, peut être ponctuelle
et n'avoir d'autre rôle que de composer
un espace, d'en assurer l'homogénéité
en donnant des informations complémentaires
au spectateur.
Le contrechamp peut ainsi n'avoir qu'une fonction
descriptive et donner à voir, par exemple,
la partie du hors champ qui fait défaut
dans un cadrage frontal, ainsi le quatrième
mur dans une pièce, sis dans la direction
dite de l'autre champ.
Mais, lorsque le dispositif de renversement devient
systématique ou répétitif,
alors il y a là un phénomène
d'écriture qu'il faut interroger finement
et qui suppose - à la production, une attention
extrême, - à la réception,
un éveil maximum.
Lorsque le tour de plan correspond à des
tours de paroles dans un échange conversationnel,
on est devant une série de combinaisons
aux possibilités maximales, aussi peut-on
se référer à un dispositif
de base, une sorte de degré zéro
qui peut servir de ligne de référence.
- ex : Michael Curtiz,
Dodge City, 1939
Ce bref segment de six plans représente
une sorte de matrice : à un plan de mise
en place succèdent deux paires différentes
et progressives puis un plan de délitement.
2 - LA MISE EN PLACE DU
DISPOSITIF :
Un cadrage, le plus souvent en échelle
moyenne, voire en plan rapproché taille
donne à voir frontalement dans le même
plan les deux personnages - qu'ils soient face
à la caméra ou tournés l'un
vers l'autre. L'effet est ici majoritairement
de contextualisation. Le choix peut être
fait de tenir ce dispositif et de le prolonger
dans la durée. On peut alors s'interroger
sur les bénéfices du refus du code
du champ contrechamp.
3 - ALTERNANCE ET SYMÉTRIE
Dans l'exemple cité, se succèdent
deux paires adjacentes.
Fig A - Les deux
personnages sont l'un et l'autre dans le cadre.
On peut rendre compte :
- du moment du départ : où et quand
intervient le champ et sur qui ?
- de la symétrie ou de la dissymétrie
de l'alternance : AB/AB/AB ou AB/AB/A
- des similarités et des oppositions -
jeu avec le cadre et travail des paramètres
:
composition, angles et donc distance entre les
deux personnages, lumière, posture,
toute variation visuelle et toute modification
du contexte sonore.
- réglage de l'alternance tour de parole/personnage
de face, personnage en amorce.
Fig B - Un seul
personnage occupe le champ
- quand intervient le changement de dispositif
?
- qu'en est-il ici encore de l'équilibre
des plans [nombre, symétrie ou dissymétrie]
?
- quelles variations chacun des personnages subit-il
[échelle, angle, cadre, lumière]
?
- comment se règle l'alternance tour de
parole/personnage in et hors champ ?
- comment se règle le jeu des regards ?
4 - ESPACE, DURÉÉ
ET DÉCONTEXTUALISATION
Outre le nombre des occurrences de chacun des
personnages, on ne négligera pas le paramètre
du temps qui joue un rôle essentiel dans
l'investissement perceptif et donc affectif du
spectateur.
De même, on retiendra de l'exemple initial
que, quelle qu'en soit l'origine au moment du
tournage, un effet de décontextualisation
ne doit pas être négligé.
Non qu'il faille lui attribuer des significations
plus ou moins délirantes, mais il rend
compte des pouvoirs magiques du cinéma
et produit des effets de type métapsychologique
sur le spectateur. D'abord extérieur à
l'échange, il devient partie prenante dans
une espèce de jeu à trois, il occupe
tour à tour la place de l'un et de l'autre
personnage, il jouit d'une maîtrise incontestable
en même temps qu'il peut être exporté,
placé hors des lieux de l'échange
dans la diégèse et transporté
dans un autre espace, quasi onirique. Par son
côté compulsif, le dispositif peut
produire ce genre d'hypnose, mais il peut également
assurer une sympathie forte avec chacun des personnages,
sans exclusion de l'un ni de l'autre, bon ou méchant,
bourreau ou victime, coupable ou innocent, traître
ou justicier, beau ou laid, homme ou femme, jeune
ou vieux, etc.
5 - DÉLITEMENT
DU DISPOSITIF
Il faut enfin interroger la manière dont
le maître d'œuvre abandonne le dispositif.
- soit qu'il coïncide ou non avec la fin
de l'échange verbal.
- soit qu'il revienne ou non au plan de départ.
- soit qu'intervienne un événement
extérieur qui le perturbe, l'interrompt
ou l'achève.
POUR CONCLURE :
On le voit, la question centrale est celle
des rapports entre le déroulement de l'échange
verbal et la série des renversements du
champ spatial.
Il faut également tenir compte de la récurrence
du phénomène dans un même
film
et des variations, voire du côté
expérimental du dispositif.
Certains films, ainsi, peuvent apparaître
comme des corps à corps avec ce code,
on peut penser à Bergman dans Persona,
à Godard dans Vivre sa vie, et à
d'autres encore.
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