Dossier réalisé par Raphaêl Mendola

Le prologue de The Man from Laramie
DESCRIPTION et ANALYSE de la première scène :
II - Modernisme de la mise en scène chez Mann
PLAN 4 :

Il introduit une rupture à un double niveau. La trajectoire n’est plus la même, elle est même complètement à l’opposé de ce qui avait été tracé. Par ailleurs le convoi s’arrête. Cette opposition des trajectoires, suivi de l’arrêt n’est pas anodine. La mise en scène souligne qu’un élan est cassé de façon inattendue s’il faut en croire l’étonnement de Charley le compagnon de voyage de Lockhart qu’interprète James Stewart. Mais le regard appuyé de Lockhart en direction de l’arrière plan gauche de l’image indique que l’endroit n’a pas été choisi par hasard, il est chargé d’une histoire, celle du protagoniste.


Alors que Lockhart descend du chariot une musique douce et un peu nostalgique commence tandis qu’il se dirige vers ce que l’on devine être des débris de chariots calcinés.

Faire remarquer le mouvement circulaire chez Mann, le héros embrasse du regard ce qu’il voit. C’est le premier raccord regard du film. Information sur la faille et la tâche à accomplir. Remarquer les deux plans de Lockhart quand il découvre le lieu et quand la caméra revient sur lui. C’est véritablement un faux raccord mais ce qu’il faut comprendre, c’est qu’on passe d’un héros "enterré", il est littéralement dos au mur, à un héros "plus aérien", la tête et les épaules se dégagent sur le ciel.

 

Cette fois on ne peut plus vraiment parler de mise en scène classique. Le traitement de l’espace chez Mann est peu conventionnel. Tout se passe comme si le personnage ne restait pas en place, comme s’il se déplaçait lorsque la caméra n’est plus sur lui et que l’on croit simplement suivre son point de vue circulaire sur les chariots calcinés.

Ce même procédé va être utilisé encore une fois mais cette fois le raccord regard du personnage va nous entraîner dans un panoramique qui - comble d’illogisme - va nous ramener au personnage… de dos. LE REGARDANT = Lockhart, puis LE REGARDE = le paysage + le personnage qui se trouve comme projeté dans son propre point de vue.

Qu’est-ce à dire sinon que la narration chez Mann est une confusion des regards entre une focalisation interne et externe, entre l’instance narratrice et le protagoniste. Mais il ne faut évidemment pas oublier que le cinéma n’est pas qu’un art narratif, il est aussi visuel, et de tels partis pris de mise en scène provoquent une confusion véritable de l’espace pour le spectateur. L’impact, l’effet est celui d’une sensation étrange, d’une incompréhension, comme c’est le cas chaque fois que nous devons gérer des informations contradictoires. Comme certains auteurs mélangent les voix en littérature Mann superpose les regards ce qui ne laisse pas de dérouter le spectateur qui ne sait plus s’il regarde par les yeux du personnage ou en dehors de ce dernier, qui ne sait plus si on accélère ou si on s’arrête.

Ainsi donc Mann pose au départ une mise en scène très classique, pour mieux surprendre le spectateur dans un second temps. Regardons ce deuxième exemple et remarquez comment le mouvement de tête du personnage prolonge le mouvement de caméra. Raccord regard et léger mouvement de tête du personnage sur la gauche qui lance le début du panoramique sur la gauche avec en fond sonore les tambours indiens menaçants et la sonnerie au mort, air funéraire célèbre qui va se fondre dans un raccord sonore continu avec la petite musique triste (clarinette), thème qui a commencé lorsqu’il est descendu du chariot.


PLAN 5 :

Resserrement dramatique, changement de focal, gros plan, le personnage est en souffrance. Nous sommes ici à la croisée entre ce que j’ai appelé plus haut la mise en scène subordonnée à l’évènement et celle soumise à la perception que le personnage a de son environnement. La scène n’est pas en elle-même dramatique, mais elle évoque un souvenir tragique pour le personnage, la perte de son frère, la mise en scène est subordonnée à ce que le protagoniste ressent. Ce n’est pas encore un vrai décalage avec la perception du spectateur comme c’est le cas chez les personnages d’ Altman, mais c’est bien les prémisses d’une mise en scène plus centrée sur le personnage et la dimension dramatique qui l’habite.

Autres idées à exploiter :
Les informations qui vont mener le spectateur sur une fausse piste = la présence-absence des indiens durant le panoramique quand Lockhart cherche du regard au sommet des monts rocheux qui l’entourent. Musique indienne lancinante. Le jeu avec le chapeau et l’indice "avalry". Remarquer comment le plan est fermé quand Lockhart se rend sur les lieux du massacre. Faire voir comment Mann transmet cinématographiquement les informations. Le regard circulaire, la présence d’une absence menaçante, le gros plan, la petite musique triste. La plongée sur Lockhart au fond du passe


Faire voir aussi comment Charley vient littéralement et symboliquement tirer Lokhart du trou dans lequel il se trouve "it won’t bring them back", "it reminds me of what I came here to do" "hate is unbecoming on a man like you ; on some me it shows" = comprenez Lockhart n’accomplira pas sa vengeance,c’est un homme bon et Charley le sait, le sent, c’est ce qu’il va lui direpar la suite en lui proposant de rester avec lui et de l’aider.

CONCLUSION

Peut-être l’art de mise en scène chez A. Mann repose-t-il sur ces choix paradoxaux ou une stratégie est posée comme pour mieux la contredire. Comme un rappel de son existence, et partant de celui qui la créée. Ne pas rendre la narration tout à fait invisible comme c’est le cas dans les films classiques, c’est sûrement une part de la modernité de Mann qui bien sûr avait bien compris que tout est question de mouvement et de regard au cinéma parce que le créateur d’images est un créateur d’émotion, encore le mouvement celui-ci plus intérieur, puisqu’il habite le spectateur.

Quelques exemples que l’on peut montrer aux élèves pour illustrer le propos

- La fin de My Darling Clementine et la fin de The Man from Laramie (voir à ce propos le plan proposé par Bill Wright dans Six Guns and Society)
- Le prologue de My darling
- Le prologue de Jeremiah Johnson
- Le prologue de John McCabe
- La fusillade dans le saloon de Little Big Man
- Le règlement de compte à la fin de McCabe
- La traversée du cimetierre des Corbeaux dans Jeremiah Johnson

Quelques thèmes que l’on peut travailler

- Le rôle des indiens dans le film (une extension de la nature et de sa sauvagerie, on pense bien sûr à Man in the Wilderness ou encore Un Homme Nommé Cheval)
- La dimension qu’apporte James Stewart au western. Personnage violent, émotif, fragile, solitaire, …
- La notion de cruauté présente dans ce western et lié à Dave, le fils Waggoman à opposer au thème de la vengeance associé au protagoniste ; vengeance que le protagoniste n’accomplit pas mais que le destin en quelque sorte accomplit pour lui.

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