Anthony Mann
1906-1967
C’est un classique. On l’a toujours senti, certes, mais jamais aussi clairement qu’aujourd’hui où le recul et la comparaison confirment la série de westerns avec James Stewart comme ce que le genre a donné de plus parfait et de plus pur. Les grands westerns échappent en général à l’idée archétypale qu’à tort ou à raison nous nous faisons du genre : ceux de Mann y correspondent au point qu’on se demande s’ils n’ont pas contribué à la former (ce qui, malgré leurs dates de production très récentes, n’aurait rien de surprenant puisque nous connaissons si mal les trente années de westerns antérieures à 1940).

Classique, il l’est par la rigueur linéaire de ses intrigues, la clarté et la simplicité fonctionnelles de sa mise en scène, son refus du pittoresque, du baroque, de l’insolite. Ses personnages ne sont pas des héros légendaires ; ni justiciers, ni brigands bien aimés, ils ne songent qu’à faire leur travail. Au bout de l’aventure, qui les prend comme par surprise, il y a pour eux des rêves simples et quotidiens. Ils vivent comme des hommes, à égale et juste distance des héros traditionnels, qui n’existaient que par l’action, et de leurs remplaçant modernes, empêtrés dans des problèmes moraux, voire sentimentaux.
Mann, homme d’extérieur, sait admirablement les placer et les diriger dans des paysages qui ne sont jamais toile de fond, mais participent à l’action, la topographie jouant un grand rôle dans ses films, et la mise en scène se plaisant à insister sur les rapports, tous pratiques, mais parfois aussi affectifs, entre l’homme et la nature. Un film de Mann progresse au rythme de la vie, lentement, avec des accélérations soudaines, explosions de violence rapides, concises et extrêmement efficaces (l’attaque et l’extermination des Indiens dans The Naked Spur). C’est dans de telles scènes qu’on apprécie le mieux l’économie de moyens et la puissance expressive de Mann, cet art de montrer une action rapide et complexe en quelques plans parfaitement choisis et montés. Il est sans doute faux et naïf de prétendre qu’il existe une seule bonne manière de filmer une scène donnée, mais Mann nous donne toujours l’impression que sa manière est la bonne.
Mann était de ces hommes qui savaient tirer le meilleur parti du système de production hollywoodien traditionnel, système qui permettait l’ambition sans faire nécessairement de celle-ci une question de millions de dollars investis et attendus au box-office.

50 ans de Cinéma américain, Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, Omnibus, 1995.