C’est un classique. On l’a toujours senti, certes, mais jamais
aussi clairement qu’aujourd’hui où le recul et la comparaison
confirment la série de westerns avec James Stewart comme ce
que le genre a donné de plus parfait et de plus pur. Les grands
westerns échappent en général à l’idée archétypale qu’à tort
ou à raison nous nous faisons du genre : ceux de Mann y correspondent
au point qu’on se demande s’ils n’ont pas contribué à la former
(ce qui, malgré leurs dates de production très récentes, n’aurait
rien de surprenant puisque nous connaissons si mal les trente
années de westerns antérieures à 1940).
Classique, il l’est par la rigueur linéaire de ses intrigues,
la clarté et la simplicité fonctionnelles de sa mise en scène,
son refus du pittoresque, du baroque, de l’insolite. Ses personnages
ne sont pas des héros légendaires ; ni justiciers, ni brigands
bien aimés, ils ne songent qu’à faire leur travail. Au bout
de l’aventure, qui les prend comme par surprise, il y a pour
eux des rêves simples et quotidiens. Ils vivent comme des hommes,
à égale et juste distance des héros traditionnels, qui n’existaient
que par l’action, et de leurs remplaçant modernes, empêtrés
dans des problèmes moraux, voire sentimentaux.
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Mann, homme d’extérieur, sait admirablement
les placer et les diriger dans des paysages qui ne sont jamais
toile de fond, mais participent à l’action, la topographie jouant
un grand rôle dans ses films, et la mise en scène se plaisant
à insister sur les rapports, tous pratiques, mais parfois aussi
affectifs, entre l’homme et la nature. Un film de Mann progresse
au rythme de la vie, lentement, avec des accélérations soudaines,
explosions de violence rapides, concises et extrêmement efficaces
(l’attaque et l’extermination des Indiens dans The Naked Spur).
C’est dans de telles scènes qu’on apprécie le mieux l’économie
de moyens et la puissance expressive de Mann, cet art de montrer
une action rapide et complexe en quelques plans parfaitement
choisis et montés. Il est sans doute faux et naïf de prétendre
qu’il existe une seule bonne manière de filmer une scène donnée,
mais Mann nous donne toujours l’impression que sa manière est
la bonne.
Mann était de ces hommes qui savaient tirer le meilleur parti
du système de production hollywoodien traditionnel, système
qui permettait l’ambition sans faire nécessairement de celle-ci
une question de millions de dollars investis et attendus au
box-office. 50 ans de Cinéma
américain, Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, Omnibus,
1995. |