Les références temporelles renvoient au découpage de Jean-Claude Brun

RESSORTS ET FONCTION DU COMIQUE DANS "THE SNAPPER"
Un comique mêlé, aux ressorts singuliers et variés, porté par des personnages, des situations à la charge comique.
Souligné par : des dialogues, la mise en scène, les cadrages, le montage.
UN COMIQUE SALVATEUR QUI PERMET DE TRAITER DES THEMES COMPLEXES
Un comique qui n’est nullement gratuit, puisqu’il peut avoir une fonction narrative et permet au spectateur d’aborder des sujets profonds, graves, tabous : la grossesse d’une jeune fille qui tait le nom du géniteur, le rapport sexuel non désiré par Sharon – « l’héroïne », qui, après l’épisode du parking, peine à se relever du capot avec un « who was it ? », les positions des personnages – contre-plongée sur George, la chromatique sombre/livide, le lieu déserté, et le déroulement de la scène à l’issue de laquelle George emporte la culotte avec des commentaires frustres, « good girl », soulignent la volonté du réalisateur de montrer la misère sexuelle de certains individus. Le choix des plans présente une Sharon passive, à demi consciente, utilisée par le personnage masculin pour assouvir un désir sordide et les occurrences de la voix off de George, d’abord sibylline pour le spectateur, plongent la jeune fille dans un profond malaise comme en témoignent les scènes de la chambre en 16’50’’ et 39’52’’ où elle finit par se boucher les oreilles; rapport à améliorer pour les parents… Le père, Dessie, trouvera dans la littérature spécialisée quelques perspectives régénérantes; enfin, adultère et misérable, pour George Burgess).

L’éducation sexuelle au sein d’une famille irlandaise : la mère Kay - scène du jardinage à 11’- n’a pas abordé le sujet avec Sharon et trouve un mari gêné à l’idée d’aborder la question avec les deux autres filles, éventuellement l’aînée, Lisa pourrait être informée… Il semblera évident au spectateur à 59’06’’- lorsque Lisa s’est habillée pour sortir- qu’il serait effectivement temps de communiquer à ce sujet… D’une manière plus large, le thème de l’éducation des enfants parcourt tout le film : Dessie confie à sa femme dans la scène du jardin : « Y can’t help it », « je suis le père » - savoureux constat d’impuissance…- si le père ne peut rien, qui peut aider, éduquer ses enfants, pousser le fils à chercher du travail, réagir quand il vomit dans l’évier ou mettre de l’ordre au chahut continuel qui règne dans la maison ? Mais si la fermeté, l’autorité ne sont pas son fort, Dessie apporte autre chose à ses enfants, c’est l’originalité du personnage qui le rend si déroutant et finalement si touchant. Il fonde la tonalité particulière du film : comment traiter avec fantaisie et humour des situations embarrassantes, voire assez glauques ? Stephen Frears en immergeant le spectateur au cœur d’une famille irlandaise choisit de saborder certains clichés que l’on peut avoir sur cette culture insulaire. On jure souvent sur la Bible dans le film, on boit beaucoup de Guinness au pub, on rêve de prendre la mer…et de marins espagnols… on n’a pas de travail, on a six enfants, mais jusqu’à la révélation de la grossesse de Sharon, on n’aborde pas certains sujets… Nous sommes bien en Irlande. Sauf que le personnage du père contrarie nos attentes. Faisant fi du qu’en -dira-t-on, du commérage de bon aloi du voisinage (cf. à 16’50’’, dans la chambre de Sharon, série de gros plans sur visages d’hommes, de femmes, de la jeune fille, alternance vive des plans qui semblent accabler le personnage - dont un plan sur un visage de femme sortant de sous le lit de Sharon - et voix off répercutant jugements sans appel et insultes). Puis réactions agressives ou moqueuses des clients, caissières et bouchers du magasin où travaille sa fille, même les enfants condamnent cette grossesse « hors normes », ainsi que les proches voisines. Or Dessie en vient à revendiquer auprès de ses compagnons de pub le droit pour sa fille d’assumer un choix somme toute justifié à ses yeux en 14’21 : « she’s not married », mais les temps changent se plaît-il à répéter, elle est jeune …
Dernier point délicat traité par le film, la question de l’identité. Si la question du père du « snapper » est le point d’ancrage de l’intrigue, une autre paternité semble en jeu. Alors que Dessie ne tient pas le rôle attendu par le spectateur, se met progressivement en place un rapport particulier entre sa fille et lui. En 72’42’’ il propose à Sharon d’assister à son accouchement alors qu’il n’a vu venir au monde aucun de ses propres enfants et lorsque dans la salle d’attente de la maternité un jeune père lui demande si c’est son premier enfant, il acquiesce avant de rectifier « premier petit enfant », lapsus éclairant sur son évolution.
Même le personnage de George est ponctué d’interrogations. Si le caractère infâme de l’individu sur le parking ne fait aucun doute, la scène de la déclaration au pied de l’escalator, en 49’32’’, nous propose une autre facette du personnage : plus de quinze ans qu’il vit dans le mensonge avec sa femme, il aime Sharon, veut s’en occuper, vivre avec elle à Londres, d’ailleurs, la lettre adressée à sa femme pourrait en témoigner…Pourquoi ce « numéro » dont parle Sharon est-il alors si pitoyable, si peu convaincant, si « ridicule » aux yeux de la jeune fille et sans doute à ceux du spectateur ? George avoue avoir répété son intervention : ultime maladresse de ce personnage que Stephen Frears choisit de placer ici dans une situation sans issue. Où se situe la frontière entre la sincérité, le rêve d’un nouveau départ et le sentiment de culpabilité ?
L’utilisation de costumes qui confèrent une identité à ceux qui les portent est sans doute une façon de signaler à l’écran combien « l’habit fait le moine ». Semblant guider le spectateur dans le repérage des personnages, le réalisateur là aussi pourrait bien se divertir de ces petits clichés. Un soldat de retour de la guerre en Irak, un presque punk sans travail, un cycliste (cadeau et activités tournent autour de cette représentation) pour les garçons. Une majorette, une adolescente qui rêve d’être sexy, une mère célibataire pour les demoiselles de la famille. Un échantillon représentatif de la société des années 90. Mais n’est-ce pas la marque aussi d’un manque de repères ? Au moins avec son « déguisement » on ressemble à quelqu’un, (à qui ressemblera « the snapper »? « Who was it » murmure Sharon sur le parking, et nous avons vu qu’il n’était pas si évident de savoir qui sont vraiment ces personnages ), on est identifiable. Mais la tonalité singulière du film est aussi nourrie des décalages entre l’habit et celui qui le revêt. La scène finale de l’entrée dans la chambre de Sharon est intéressante : chacun est travesti avec soin en ce qu’il voudrait être, et même Dessie a revêtu le costume officiel du grand-père exemplaire. Mais, présentés dans une joyeuse hétérogénéité, tous ces jolis costumes forment un groupe détonnant et cocasse.

Page 1 / Page 2