Une structure rythmée
par des pauses comiques
Le fil rouge de la majorette
Personnage haut en couleurs, la petite Kimberley intervient
à l’ouverture du film dans la scène
de la salle de bain, une majorette qui se met de la mousse
à raser, symbole de fantaisie et de cocasserie
elle aura cette fonction tout au long du film. Elle perturbe
la délicate révélation de la grossesse
de Sharon en traversant la cuisine avec sa radio en 1’48’’.
En 5’38’’ un plan lui est consacré
mettant en évidence son énergie à
répéter, couverte de mousse à raser,
accompagnée d’une musique entraînante
alors que se joue dans la cuisine la scène de la
révélation de la grossesse. Elle fait une
autre irruption décalée à la maternité
quand, revêtue du même costume emblématique,
elle ouvre la porte de la chambre de Sharon pour que la
famille vienne voir Georgia, la bien nommée.
Alors que son père en 68’42’’
est tranquillement plongé dans la lecture de Every
woman, le livre discrètement emprunté «
pour sa femme » à la bibliothèque,
c’est elle qui s’électrocute -sur les
conseils de son frère- et rompt la trame narrative
: lecture interrompue brutalement, livre abandonné
sur la table, en évidence, ce qui permet à
Sharon de le trouver, comme par hasard, en entrant. Pièce
qui ouvre sur la cuisine et le hall offrant à Dessie
l’opportunité de la traverser, de tenter
d’échapper aux questions de sa fille, face
à face primordial dans le déroulement de
l’intrigue puisqu’il permet à Sharon
et au spectateur - gros plan instructif sur les schémas
du livre à l’ouverture de la séquence…-
de saisir une évolution dans le personnage du père,
un désir de s’informer, de comprendre la
grossesse de sa fille, de s’en rapprocher. Principe
d’inversion comique selon lequel le père
s’isole, se cache pour lire, comme peuvent le faire
les adolescents pour préserver certaines de leurs
lectures du regard inquisiteur de leurs parents. Père
infantilisé et touchant comme lorsque qu’il
fait part de ses découvertes livresques à
sa fille dans la scène suivante avant de tenter
de les mettre en pratique avec sa femme. Désacralisation
de l’adulte en introduisant un désordre cocasse
dans son comportement. En faisant déchoir ce dernier
de son piédestal, le réalisateur dynamite
de l’intérieur le personnage qui oscille
alors entre ridicule et pertinence : tout est ainsi permis
à Stephen Frears, même de nous convier sous
la couette des parents ; scène risquée que
l’humour permet de traiter avec fraîcheur.
Kimberley est aussi celle qui fait les annonces. Petit
Hermès loufoque, elle révèle à
son grand frère qui revient de la guerre la grossesse
de Sharon en 18’20’’. Elle lance the
« red alert » en 78’06’’
lorsqu’elle informe Dessie de l’imminence
de l’accouchement.
Du vomi comme matière à
rire…
Stephen Frears emploie parfois les grands moyens pour
mélanger les registres. Alors que Dessie tente
de convaincre sa fille de ne pas quitter la maison, un
fils fait irruption et vomit dans l’évier,
au-dessus de la vaisselle. En dehors de l’aspect
assez inattendu de ce comportement à ce moment-là,
dans ce lieu précis - effet détonnant garanti
- c’est la réaction des parents qui complète
l’aspect cocasse de la scène : coup d’œil
du père vers l’évier, aucune réaction.
Réplique adressée à sa femme sur
Sharon. Quelle est la fonction narrative de cette intrusion
? De toute évidence elle ne se limite pas au fait
que Dessie soit peut-être blasé ou laxiste
devant les « débordements » de ses
enfants. Si le spectateur n’assiste pas à
la réaction attendue conventionnellement devant
ce genre de situations, il comprend à quel point
le père - et la mère ? - est dépassé
par la décision de Sharon, inquiet de son départ.
Unique intervention du père envers son fils, comme
si de rien n’était : tu laveras la vaisselle…
quand tu auras fini…
Ainsi le recours à des comportements extrêmes
s’avère-t-il être un bon moyen de surprendre
le spectateur, de perturber une tension qui s’installe
et de révéler les préoccupations
profondes des personnages.
Notons que le réalisateur revient au même
expédient dans la scène de la boîte
de nuit où Jackie et Sharon passent la soirée
en 75’04’’. Cette fois-ci c’est
une jeune fille qui vomit dans … son petit sac à
main, encore un endroit assez insolite pour ce genre de
contenu… Le réalisateur file le gag jusqu’à
la fin de la séquence lorsque Sharon rouvre le
sac pour y chercher l’argent de la course du taxi.
L’oscillation entre émotion
et rire
On constate donc qu’au sein d’une même
scène le ressort comique introduit une respiration,
percute souvent le spectateur - et les personnages - au
moment où il pourrait se laisser gagner par l’émotion,
voire le pathétique, de certaines situations. Le
montage entre les scènes conforte cette stratégie
narrative.
Alternance de scènes d’intimité familiale
ou amicale ( salon, cuisine, chambre, camionnette ) avec
des scènes de groupes, souvent au pub mais aussi,
par l’intermédiaire des enfants, dans la
maison.
Contrastes des lieux, des ambiances, des tonalités
dont la succession des scènes de 72’42’’
et 75’ 04’’
est sans doute l’une des plus caractéristiques.
Une belle scène d’intimité dans le
salon entre Dessie et sa fille, à laquelle il propose
son aide lors de son accouchement, se clôt sur une
recommandation de prudence que Sharon s’engage à
suivre. Plan suivant : la même jeune fille saoule
danse avec son gros ventre au milieu d’un groupe
de jeunes sur une musique de discothèque et vomit…
Là encore le spectateur est pris au dépourvu
et ne peut que se divertir de cet effet de contraste.
Autre processus de décalage : les répliques
inadaptées au sérieux de la situation. Dessie
semble être le champion de ce type d’interventions.
Dans la scène de concertation avec sa femme dans
le jardin en 11’, plusieurs de ses répliques
renvoient aux excréments de leur chien et à
la haie qu’il faudrait tailler… Lorsqu’il
mène Sharon à la camionnette pour rejoindre
la Maternité en 78’06’’, il commente
la coupe enfin terminée de sa haie … lorsqu’il
prend l’initiative de surveiller les contractions
de sa fille, dans la camionnette, c’est avec le
chronomètre qui lui permettait peu avant de vérifier
l’allure de son fils lors de la course cycliste,
nul doute qu’un accouchement est un exploit sportif… |
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Pendant la scène d’explication
avec George, dans les toilettes des vestiaires…
Dessie menace de tuer celui qui a outragé «
verbalement » sa fille. George « like a
kid » n’en mène pas large, on peut
être satisfait de l’acte paternel et viril
de celui qui défend l’honneur de sa fille
(comme le feront tous les membres de la famille), mais
la chute nous refait passer la frontière : si
tu laisses tomber l’équipe à cause
de çà, « Y’ll kill you too!
»
Mêlant l’essentiel au dérisoire,
Stephen Frears ne permet pas à son spectateur
de se reposer sur le risiblement correct, il ouvre par
là même un espace insolite qui permet de
se confronter à des problèmes en empruntant
des chemins de traverse, dans une certaine légèreté,
une voie paradoxalement fructueuse pour la réflexion.
On peut par ailleurs noter, comme c’est généralement
le cas quand le comique côtoie l’émotion,
le dramatique, que, par un effet boomerang, le procédé
comique peut renforcer l’aspect poignant d’une
scène. C’est ainsi que, lors d’une
lecture réflexive du film, on analysera en 15’15’’
la fonction de la scène du Pub où George
vient vendre des billets de loterie, avec le gros lot,
un magnifique ours en peluche, au père de Sharon
et à ses camarades au profit du Club cycliste
de Barrytown (équipe à nouveau représentée
à la fin du film quand Dessie arrive avec sa
fille à la maternité en portant le blouson
du Barrytown Wheelies.) Si lors de la lecture réactive
on a souri à cette improbable intrusion en plein
Pub, après la révélation du rôle
joué par le personnage dans la grossesse de Sharon,
l’ironie amère de l’épisode
rend rétrospectivement la scène particulièrement
dérangeante. La première apparition de
George ne laissait rien présager de la suite
et le réalisateur fait acheter les billets par
les compères avec cette réplique : Si
on gagne ce sera pour le bébé ! Le récit
est habilement construit pour surprendre le spectateur.
La parodie
S’inspirant de situations, de genres de référence
et de clichés, le réalisateur détourne
des scènes convenues pour bâtir quelques
scènes décapantes.
La scène de la déclaration
George qui vient de quitter sa femme va révéler
à Sharon la profondeur de ses sentiments. Le
lieu est bien choisi : un escalator de Centre commercial
! On ne peut rêver mieux pour l’intimité
d’une telle déclaration…Les champs
contre champs (11 lorsqu’ils s’affrontent
après le premier escalator !), le mouvement de
l’escalator -par deux fois descendants-, les déplacements
des personnages, George peine à rattraper - travelling
- Sharon qui le laisse finalement clamer « leur
secret » du haut de l’escalator qu’elle
emprunte pour échapper à l’amoureux
transi bien embarrassant. Le rythme enlevé des
répliques corrobore le choix des plans très
rythmés et Sharon mène avec des réparties
assassines la valse à l’issue de laquelle
le personnage de George ridiculisé perd pied.
Le choix des plongées sur George au début
de la séquence annonçait cette suprématie
de la jeune fille, c’est elle qui mène
le jeu cette fois-ci.
D’autres scènes suivent ce traitement parodique
: les trois garçons bouchers qui chantent dans
le magasin où travaille Sharon renvoient sur
un mode décalé à la Comédie
musicale ; lorsque Dessie veut partager sa joie d’être
grand-père, le seul compère à disposition
dans un Pub lui demande si le poids annoncé est
celui d’une dinde… la scène d’amour
conjugal vaut aussi le détour… L’arrivée
à la Maternité se fait en fanfare, lorsque
Dessie saute de la camionnette et oublie, dans un premier
temps, de faire descendre sa fille…
Les rapports père/fille
qui fondent la tonalité particulière du
film : un humour familial
Au-delà de la solidarité familiale qui
amène ses membres à faire corps autour
de Sharon ( Kay gifle la femme de George, les enfants
se battent à l’école, le frère
aîné veut casser la figure du responsable,
il finit au poste pour avoir jeté une poubelle
sur les vitres de son méprisable voisin et Dessie
se bat au Pub) le rapport qui lie le père à
sa fille est solide et assez original.
L’analyse de la scène de réconciliation
dans la chambre de Sharon en 64’40’’
est sur ce point éclairante.
Gêné, le père peine à trouver
sa place ( dans l’encadrement de la porte, sur
le bord du lit, filmé en plongée alors
que sa fille, cadrée à l’horizontal
ou reflétée par le miroir, semble le dominer.
Un gros plan sur ses mains maladroites renforce cet
effet). Alors que son père lui dit combien il
l’aime et qu’il est prêt à
bien accueillir l’enfant, Sharon le pousse dans
ses retranchements : et si c’est une fille et
qu’elle a la tête de monsieur Burgess ?
- Alors faudra l’étouffer et l’abandonner
! humour noir décrispant et ferment de leur complicité
renouvelée, cette réplique - à
laquelle font écho leurs derniers échanges
quand Dessie quitte la chambre - et leurs sourires confondus
signalent nettement au spectateur la grande complicité
qui les unit.
Stephen Frears nous présente un allié
efficace pour gérer les situations les plus difficiles
: l’humour, ici moteur du fonctionnement de toute
une famille (cf. scène de l’anniversaire
de Darren et même certaines scènes avec
Kay, une femme que l’on cerne difficilement, mais
dont les répliques peuvent aussi faire mouche
: Dessie quitte le salon, tout guilleret à la
perspective de retrouver sa femme pour un câlin
en annonçant qu’il va pour l’occasion
se laver les dents, lorsqu’il est hors champ,
Kay confirme : « That’ll be nice »,
réplique peu valorisante pour l’haleine
de Dessie, mais qui établit une amorce de complicité
entre cette femme, souvent discrète et le spectateur,
seul témoin de cette réplique).
Elizabeth Ferlin Hervy |
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