dossier réalisé
par Bruno Taque
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L’univers
de A.Kaurismaki est l’un des plus caractéristiques
du cinéma contemporain ; sa spécificité
est de nous montrer un pays qu’on appelle Finlande, situé
aux confins de l’Europe, et dont les habitants sont présentés
dans un exode ininterrompu qui les mène de la campagne
à la ville, ceci débouchant sur la peinture d’une
sorte de no man’s land de l’Europe où se
donne le spectacle grotesque de la bureaucratie moderne. Il
nous montre également comment un sous-pays, pays réel
en voie de paupérisation, a pu prendre racine au sein
d’un état prospère, mettant pour ce faire
en scène la réalité telle qu’elle
est, sans concessions, et par conséquent non pas telle
que présentée par les médias.
"Un homme sans nom arrive en ville et se fait tabasser
à mort à la première occasion. C’est
le début de ce grand drame épique : film ou devrais-je
dire rêve, où des cœurs solitaires aux poches
vides errent sous la voûte céleste de notre Seigneur
… ou devrais-je dire, la voûte céleste des
oiseux." : telles sont les premières phrases rédigées
par Kaurismaki dans la note d’intention de son dernier
film.
Ce film est limpide, a priori, et pourtant il révèle,
lorsqu’on l’analyse, des enjeux proprement métaphysiques
: Kaurismaki a beau parler de voûte céleste, il
n’est pas question pour lui de faire un film religieux
ou mystique (cf. ses propos sur la religion à la fin
de cet article). A priori toujours, son film raconte l’histoire
d’un amnésique : pourtant lorsque le héros
se fait tabasser à mort, ce n’est pas une figure
de style : il meurt réellement et le médecin prononce
l’acte de décès. Dans la scène suivante,
aucune indication ne nous est donnée sur son réveil
brutal (réveil qui fait penser aux films fantastiques
américains de série B comme "La momie"
que Kaurismaki admet avoir beaucoup vu dans sa jeunesse) : Résurrection
ou réincarnation ? Il n’emploie aucun de ces termes.
Il nous faudra nous contenter de sous-entendus, de pistes aussitôt
démenties. Kaurismaki est un mystique d’un genre
très particulier, un mystique athée en quelque
sorte : non seulement il tord le cou à l’avance
à tout discours religieux mais en plus il ancre son "rêve"
dans un contexte social très virulent, le monde des exclus,
ceux qui sont réduits à vivre dans des containers. |
L’œuvre
de Kaurismaki : essai de classement
L’œuvre de Kaurismaki peut, grosso modo, être
découpée en 4 grandes catégories
:
- les adaptations littéraires : "Crime et
châtiment" en 1983, "la vie de bohême"
en 1992, "Juha" d’après un classique
de la littérature finlandaise en 1999.
- les road-movies comiques : "Leningrad cow-boys
go to America" en 1989, "J’ai engagé
un tueur à gages" en 1990, "Tiens ton
foulard Tatiana" en 1994.
- la trilogie ouvrière : "Shadows in paradise"
en 1986, "Ariel" en 1988, "La fille aux
allumettes" en 1989.
- les paraboles morales : "Au loin s’en vont
les nuages" en 1996, et "l’homme sans
passé" en 2002, films qui sont peut-être
les 2 premiers volets d’une nouvelle trilogie.
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Le travail de la
couleur
La couleur tient dans ce film un rôle capital
: elle domine l’univers des exclus (baraques peintes,
chemises de couleurs vives, juke box flamboyant) . Même
dans un décor absolument gris, on trouve toujours
un carré rouge peint au mur : le rouge habituellement
lié au danger ou à la mort est ici la
couleur de la vie, de l’espoir.
La photographie, minutieusement composée par
le chef-op Timo Salminen (qui, selon Kaurismaki, serait
daltonien) privilégie les couleurs froides et
réalistes dans une lumière si particulière
aux pays nordiques, une lumière qui ne finit
jamais. Le plus souvent, les intérieurs sont
sombres et un peu glauques.
Kaurismaki semble littéralement amoureux des
couleurs, qui rappellent les films hollywoodiens des
années 50. Chez lui, les couleurs n’ont
aucun caractère réaliste. Il précise
d’ailleurs : "Certaines histoires réclament
de la couleur, d’autres du noir et blanc, jamais
de l’entre deux." Pour lui, les couleurs
ne sont pas la seule affaire du caméraman mais
aussi la responsabilité du chef-décorateur
et de la costumière. Il affirme pouvoir discuter
des heures durant avec eux de la juxtaposition de 2
bleus ou de l’intensité que doit avoir
un rouge. Les couleurs sont écrites dès
le scénario et pour ce film, Kaurismaki voulait
des couleurs très chaudes : un rouge et un jaune
très chauds. Le cinéma est un jeu entre
les ombres et les lumières, selon le réalisateur
de "L ‘homme sans passé".
Il est possible de faire des rapprochements avec l’univers
du peintre américain Edward Hopper. Hopper (1882/1967)
représente surtout la vie dans les villes américaines
en accentuant les côtés les plus noirs,
la solitude de l’individu dans les métropoles,
à l’hôtel, au restaurant ou dans
les moyens de transport ou dans la rue. Son oeuvre se
caractérise par la rigidité des personnages,
qui semblent figés dans une lumière vive
et irréelle, avec des ombres bien dessinées.
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