dossier réalisé par Bruno Taque

A propos de l’amnésie
Depuis des années, la question de l’amnésie traîne dans le cinéma mondial et notamment récemment, que ce soit dans :
- le cinéma américain de consommation courante "La mémoire dans la peau" avec Matt Damon.
- le film d’animation "Le monde de Némo" est le personnage de Doris qui ne possède que quelques secondes de mémoire.
- le cinéma américain indépendant "Mulholland Drive" de David Lynch.
- le film d’auteur français "Novo" de Jean Pierre Limosin
- le film européen de qualité "L’homme sans passé" de Aki Kaurismaki, même si, ici, l’amnésie n’est absolument pas le thème principal du film.

Le héros de cinéma contemporain est désormais malade de sa mémoire. Il erre dans le récit, repasse toujours par les mêmes boucles : le réel lui apparaît toujours vierge même si parfois d’encombrants souvenirs remontent à la surface et le perturbent.
Cependant, on peut à partir des exemples ci-dessus trouver plusieurs traitements de l’amnésie :
1. "Eternal sunshine of the spotless mind" de Michel Gondry : Gondry a donné à la forme de son récit un air de décousu, une mobilité de chaque bloc, rendant sensibles les incertitudes et les vacillements d’une conscience qui peine à capitaliser un savoir et dont les données sont en voie de disparition (un peu comme dans le clip que Gondry avait réalisé pour la chanson "Bachelorette" de Bjork où le livre n’avance qu’en s’effaçant.) Ce motif du récit comme ardoise magique ou de la mémoire comme chantier permanent pose au moins deux questions : l’une au type de figure humaine convoquée par une telle conception de l’identité (j’oublie mais je suis !), l’autre à l’état du cinéma narratif forcément interrogé parfois mis en crise par ces héros pour qui rien ne peut faire récit.
2. "Mulholland Drive" de David Lynch : La brune plantureuse avance blessée et perdue dans la nuit, elle ne sait plus qui elle est. Elle se réfugie dans une maison et se dévêt. Nue, démunie, elle attend que quelqu’un (ce sera une jolie blonde !) s’occupe d’elle comme on s’occupe d’un enfant. Ce personnage, Rita, est un pur fantasme, elle ne se souvient de rien et est donc l’objet érotique parfait. Lynch invente ainsi le personnage de l’amnésique sexy.
3. "Novo" de J.P.Limosin : Ici, le héros est affecté d’un trouble de la mémoire immédiate, qui efface tout ce qu’il a vécu dans la journée précédente. Pour la plus grande joie de sa nouvelle compagne, qui, à chaque fois, doit le séduire à nouveau et reconduire indéfiniment les rituels de séduction. Les 2 personnages ne connaissent que les prémices d’une liaison et le héros est condamné à voir se répéter à l’infini l’éblouissement du coup de foudre. L’usure du couple n’entamera jamais la jeunesse de leur amour.
4. "L’homme sans passé" de Aki Kaurismaki : suite à un mauvais coup sur la tête, le héros se retrouve sans passé. Il intègre une petite communauté de démunis et y rencontre l’amour. Lorsque la police le retrouve et le remet sur le chemin de sa vie, il ne reconnaît pas son ex-épouse, ne souhaite pas réintégrer son milieu social et s’étonne du portrait qu’on lui dresse de son ancienne personnalité. Il est devenu un autre et son passé l’encombre. L’amnésie est ici une puissance de propulsion et de conquête, la possibilité offerte de se réinventer. L’avenir appartient à cet homme sans passé.
A propos des exclus et du comique
Pratiquement tous les films de Kaurismaki racontent la vie de personnages, certes économiquement modestes et brisés par le destin mais toujours forts d’une dignité et d’une honnêteté exemplaires. Au-delà de la douleur et des contraintes, ces personnages parviennent toujours à garder l’esprit des valeurs fondamentales comme la solidarité, la compassion et la simplicité. Dans un mensuel finlandais qui demandait à de nombreuses personnalités de répondre à la question "à quoi sert la vie ?", Kaurismaki a répondu : "La vie, ça sert à se forger une morale personnelle qui va nous permettre de respecter la nature, l’être humain et ensuite à suivre cette morale."
Le monde marginal qui peuple ses films nous est donc décrit avec un grand sens de l’esthétique pauvre. Kaurismaki centre sa mise en scène sur quelques éléments qu’il juge fondamentaux : le regard, l’humour et les gestes de ses personnages :
- gestes tellement réduits à l’essentiel qu’ils se chargent presque naturellement de sens et de responsabilité.
- chaque mot est pesé longuement avant de rompre des silences généreux et les dialogues parfois totalement nonsensiques conservent toujours un ton poli et calme.
- le jeu des acteurs est le plus souvent minimaliste.

Le comique du film relève de cette opposition entre la relative banalité des épreuves que doit surmonter M et tous les stratagèmes qu’il doit entreprendre pour y parvenir. Kaurismaki sait transformer le moindre détail incongru en point de départ d’une mini-fiction burlesque (exemple : l’ouverture d’un compte en banque suivie d’un hold-up hilarant). Le burlesque chez Kaurismaki plonge directement ses racines dans le muet et trouve avec le personnage principal de M une forme d’aboutissement figuratif : sa grande taille, son indolence, sa tranquillité à toute épreuve en font une sorte de zombie affable et pince-sans-rire. En cela, Kaurismaki est un burlesque pas si éloigné que cela de Elia Suleiman, le réalisateur palestinien de "Intervention divine" (2002). Comme lui, il adopte une ligne franche, claire, directe et frontale, qui permet de faire passer les plus invraisemblables péripéties du récit pour de calmes évidences.
Extraits de propos tenus par Aki Kaurismaki sur tout et rien …
Pour "L’homme sans passé", Kaurismaki avait pensé à plusieurs titres qui tournaient tous autour de l’idée du vagabond, comme en hommage au court-métrage de Charlie Chaplin ("The tramp"). Cependant, le film ne racontant pas vraiment l’histoire d’un vagabond, au dernier moment, il a pensé à ce titre "L’homme sans passé", tout en étant surpris d’apprendre que personne ne l’avait jamais utilisé avant lui, même à Hollywood.
Pour le personnage principal, Kaurismaki a pensé qu’il était préférable qu’on se réfère à lui au moyen de la lettre M. En effet, en finnois, M est la première lettre commune aux trois questions fondamentales : pourquoi, quand et où comme le W en anglais.

Ses influences :

Pour ce film, Kaurismaki dit avoir voulu faire du "néo-réalisme en couleurs et avec de l’humour en plus". Il se définit comme un shaker à cocktails plus que comme un cinéaste : 30 % de De Sica + 30 % d’Ozu (pour la manière de raconter une histoire) + 15 % de D.Sirk (pour le côté idéaliste des films en couleurs) + 10 % de Capra (pour le côté mélodrame social optimiste) et 15 % de Hopper, le peintre américain (pour son traitement des ombres et des couleurs).

Ses goûts actuels :

Kaurismaki est très cinéphile ; avant de débuter sa carrière, il voyait dans des ciné-clubs jusqu’à 10 films par semaine : il faut dire que son emploi d’alors, à la poste, lui ; laissait quasiment tous ses après-midis.
Pour lui, "le cinéma américain est mort en 1962. Pourquoi 62 ? Parce que ma Cadillac date de 1962 !!!!!"
Il dit avoir beaucoup aimé "Rosetta" des frères Dardenne, même s’il leur reproche d’avoir, en fait, réalisé une variation autour de la "Mouchette" de Bresson.
Dans l’ensemble, Kaurismaki désespère du cinéma contemporain, il avoue ne plus fréquenter les cinémas que de façon exceptionnelle, surtout pour voir les films de ses amis cinéastes comme Ouedraogo, Jarmush ou Kiarostami, dont il a récemment pris la défense lors du festival de New York. Mais il désespère surtout du cinéma de son propre pays. Les jeunes sont, d’après lui, "trop fainéants" ; "Cela fait 5 générations que j’attends que quelqu’un vienne me battre sur mon terrain parce que je suis trop vieux et fatigué mais personne n’est jamais venu." D’après lui, les jeunes sont incapables de choisir entre le travail et le bar mais il ajoute que, personnellement, il pratique les deux.
La marche à suivre selon Kaurismaki :

"Avant tout, il faut s’oublier soi-même. Commencer avec le début, à savoir que vous n’êtes rien, juste de la poussière. Vous visionnez des centaines de films devant lesquels vous restez silencieux. Puis vous marchez seul dans la forêt en vous disant à vous-même que vous n’êtes personne. Après cela, vous devez vous concentrer, ce qui signifie que vous devez voir une centaine de films supplémentaires. Puis vous commencez à vous mettre au travail."

Le pessimisme selon Kaurismaki :

"Le monde dans lequel nous vivons est sans espoir et sa fin aura lieu en 2021 !"
"Au fond de moi, je suis très religieux. Je crois au pardon et à St Pierre. Dieu est mort, il y a longtemps et Jésus était un drogué. Le seul qui habite maintenant le ciel, c’est St Pierre et il possède les clés : c’est la seule chose qui compte."
"Nous vivons dans une société où les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, comme dans tout le monde occidental. Ce film ("l‘homme sans passé") est un conte de fées par comparaison avec la réalité qui est beaucoup plus dure."

La méthode Kaurismaki : quelques règles

"Je filme toujours la première répétition. Mes interprètes sont des habitués, ils connaissent ma méthode. Comme ils savent que je filme les répétitions, ils jouent tout de suite, les salauds !"
"Il faut d’abord s’occuper des couleurs et de la lumière avec le directeur de la photo. Puis faire venir les acteurs, les faire asseoir et leur demander de dire les dialogues sans jouer. Puis les faire déplacer en fonction de l’éclairage et ne surtout pas leur dire qu’on est prêts à tourner. Puis filmer à leur insu la première répétition et ensuite les remercier. Enfin, passer aux plans plus rapprochés."
"Au moment du scénario, j’imagine l’histoire de chacun de mes personnages, ce qu’ils ont pu faire pour en arriver là. Mais je n’en informe pas les acteurs afin qu’ils ne soient pas surpris par ces détails. Par exemple, pour le personnage d’Irma (interprétée par Kati Outinen), j’ai imaginé qu’elle a eu une histoire d’amour à l’école mais une tante très riche l’a fait rompre ; du coup, Irma a éprouvé le besoin de faire un travail social, d’aider les autres et elle a été facilement happée par l’institution qui l’emploie."
"Je suis très hostile à la violence au cinéma : 95 % des réalisateurs se consacrent à la violence et au sexe ; il peut bien y avoir une minorité qui n’en fait pas le centre de ses préoccupations."

Bruno TAQUE

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