| |
|
 
Document réalisé par Bruno Taque |
Avant,
les cinéastes parlaient de l’adolescence, soit
avec une nostalgie amusée ("qu’est-ce qu’on
était cons, quand même …"), soit avec
un regard attentif de parent bienveillant ("qui es-tu,
jeune ?"). Mais depuis quelques temps, le cinéma
a changé de point de vue et envisage l’adolescence
comme une sorte de paradis perdu, une époque bénie
où, sous prétexte de crise identitaire, on a le
droit d’être con, vulgaire et paresseux, un temps
où il est encore possible de se montrer intransigeant
vis à vis du jeu social, où on peut tranquillement
juger le monde adulte en remettant au lendemain le jour où
on s’y impliquera.
Nous nous intéresserons donc à un sous-genre particulièrement
présent dans le cinéma américain des 40
dernières années : le teen-movie ou film
d’adolescent. Nous commencerons par essayer de définir
ce genre et ses principaux codes tout en voyant l’évolution
de ce genre au fil du temps et nous nous interrogerons
sur "Blue Velvet " de David Lynch afin
de savoir si son film peut être rangé dans cette
catégorie et quels codes du genre il utilise. |
| I / LE TEEN-MOVIE : DEFINITION
ET CODES |
1- Essai de définition :
Si la France a beaucoup fait pour le film d’adolescents
(Truffaut, Godard, Pialat, Eustache : tous les plus
grands en ont tâté et même des cinéastes
moins importants comme Claude Pinoteau dans "La
boum "), le Teen-Movie, en tant que film
de genre régi par des règles strictes, est
spécifiquement américain. Tout comme est
spécifiquement américain le concept d’une
vie scolaire codée et très ritualisée
(seuls les américains étaient capables d’inventer
des trucs aussi surréalistes que l’élection
de la reine du bal, les costumes des pom-pom girls, les
casiers des élèves, toutes ces choses exotiques
qui font la mythologie des films de College.)
Le teen-movie est donc un film d’adolescent (les
teenagers américains doivent avoir entre 13 et
19 ans) qui montre la vie quotidienne d’un personnage
principal ou d’un groupe d’ados en pleine
adolescence, confrontés au monde des adultes et
au regard des autres. On retrouve toujours l’idée,
dans le scénario, d’un parcours initiatique,
ce qui semble logique puisque l’adolescence est
cette période de la vie où on peine à
sortir de l’enfance avant d’entrer dans l’âge
adulte.
Historiquement,
le genre prend naissance dans les années 50, notamment
avec "La fureur de vivre " de Nicholas
Ray (1955). C’est logique dans la mesure où
toute la génération du Baby-Boom arrive
à l’âge de l’adolescence ;
cette génération est très nombreuse
et a de l’argent (on est en plein pendant les 30
Glorieuses) à consacrer aux loisirs et donc au
cinéma, pour peu qu’on produise des films
susceptibles de l’intéresser. Dans ces films,
arrive aussi toute une génération de jeunes
acteurs comme James Dean ou Nathalie Wood auxquels les
jeunes vont pouvoir fortement s’identifier. A signaler
aussi à la même époque les films d’Elvis
Presley, qui eux ont pour objectif d’assurer la
promotion des disques du chanteur et qui sont donc conçus
comme des longs clips mais que l’on peut, néanmoins
inscrire dans la catégorie des teen-movies.
C’est "American Graffiti "
de George Lucas (1973) qui pose les principales figures
de style propres au genre et dans cette décennie,
Brian De Palma s’en emparera pour en faire l’arrière-plan
du film d’horreur "Carrie "
(1976). Plus tard, un film comme "Grease "
(1978) nous mettra tout ça en chansons et des films
comme "American college" (1977) ou "Porky’s"
(1982) prendront l’option franche gaudriole. Ces
films ont comme point commun de se dérouler au
cours de la décennie précédente (les
60’s), sorte d’âge d’or.
Dans les années 80, apparaîtront des films
non plus axés sur le côté rétro
mais calibrés pour parler aux adolescents. John
Hughes sera le champion dans ce registre : "Breakfast
club" (1985) ou "La folle journée
de Ferris Bueller" (1986) . Par la suite, Hughes
tentera de suivre ses personnages lors de leur passage
à l’âge adulte ("She’s
having a baby" en 1989) mais, vite, il préférera
s’ attaquer aux enfants : il ne réalise
aujourd’hui plus que des films pour jeune public
comme "Denis la malice" (1992).
Toujours au cours des 80’s, le teen-movie s’est
imposé comme un genre riche à exploiter
pour le cinéma d’auteur : Coppola, alors
au creux de la vague, s’y frottera à plusieurs
reprises avec "Outsiders" (1983), "Rusty
James" (1983) ou "Peggy Sue s‘est
mariée" (1986). De plus, le teen-movie
sera utilisé comme décor de films de genre :
la série des "Karaté Kid"
(1984/86/89) (film d’arts martiaux , dont le
héros est un adolescent) ou la série des
"Retour vers le futur" (1985/89/90)
(autour d’une histoire de machine à remonter
dans le temps conduite par un héros adolescent).
C’est
au cours des années 90/2000 que le teen-movie aura
ses lettres de noblesse avec naturellement des films comme
"Virgin suicides" de Mlle Sophia Coppola
en 1999 (chef-d’œuvre du genre) ou bien la
série des "Spiderman" de Sam Raimi
en 2002 et 2003 mais aussi des films moins connus comme
"Ghost world" de Terry Zwigoff en 2001
ou "Donnie Darko" de Richard Kelly en
2001 également. Enfin, la consécration de
la carrière de Gus Van Sant viendra d’un
teen-movie en creux dans son film "Elephant"
qui obtient la palme d’or à Cannes en 2003.
Il ne faudrait pas pour autant oublier des teen-movies
plus basiques et plus trash comme la série des
"American pie" des frères Weitz
(1er volet sorti en 1999) et aussi dans un tout autre
registre les magnifiques films de Larry Clark comme "Kids"
en 1994, "Bully" en 2001 ou "Ken
Park" en 2003, qui mettent toujours en scène
des adolescents et présentent une vision de la
jeunesse américaine particulièrement noire
et décalée.
Prenons l’exemple d’un
film comme "American pie " des frères
Weitz sorti en 1999
Ce film a au moins le mérite de donner le
ton d’un style nouveau : personnages
à la limite de la débilité
mentale, vannes de cours de récré,
présence à l’écran de
toutes sortes de substances biologiques. Bien que
tournant autour de sujets forts et universels comme
la perte de la virginité, le pipi ou la caca,
ces films laissent peu de place à l’identification.
Ici, on dépasse le teen-movie pour entrer
dans des schémas totalement régressifs
s’adressant autant à de véritables
adolescents décérébrés
qu’à de vaillants buveurs de bière
glissant vers la trentaine. Apparemment, plus les
temps sont durs et plus il est bon de retrouver
un état d’innocence, où l’on
n’a que 300 mots à son vocabulaire
et des préoccupations circonscrites au périmètre
de son caleçon. |
|
|
Dans ce registre, rappelons que l’adolescence
est aussi l’âge de fêtes d’anthologie
et d’une espèce d’hédonisme
gore particulièrement du côté de
la jeunesse dorée américaine. Un film
comme "Les lois de l’attraction"
de Roger Avary, en 2001, adapté du roman de Brett
Easton Ellis, décrit la vie estudiantine comme
le contraire d’une préparation à
l’avenir : une espèce de présent
perpétuel ponctué de fêtes de bières
mal digérées, de coups mal tirés
et de joints mal roulés.
L’Amérique ignore les compromis et là-bas,
il semble que le tri s’effectue dès la
sortie du lycée : ceux qui partent à
la fac sont conscients de monter sur des rails qui les
amèneront tout droit à une zone pavillonnaire,
où se déroulera leur vie de citoyens modèles ;
ceux qui hésitent ou renoncent savent qu’ils
sont dès à présent des marginaux,
des loosers aux yeux de la société. Ce
choix crucial est omniprésent dans tous les teen-movies.
(ex : dans "Retour vers le futur"
ou dans "Peggy Sue s’est mariée"
les voyages dans le temps servent à cela précisément
et conduisent toujours vers cette période de
la vie : s’il y a quelque chose à
refaire, c’est forcément à ce moment-là
de la vie que cela doit se situer). A noter cependant
le dernier avatar de ce sous-genre, le teen-movie, le
fameux "40 ans et toujours puceau"
sorti cet automne, qui n’est rien moins, et le
titre est éloquent, qu’un teen-movie pour
adulte.
De
plus, non seulement l’existence des personnages
de teen-movie est réglée par des rites
mais en plus, chacun y est assigné à une
place bien précise et étroite : le
sportif, la reine de la promo, l’intello, le petit
gros, le pseudo-artiste déjanté, l’apprenti
voyou, toute une série d’archétypes
dont les perspectives d’évolution sont
très limitées. Ainsi même dans "Elephant",
on retrouve tous ces personnages-types, ce qui contribue
à créer une angoisse et ce qui finit par
tourner au massacre. Généralement, l’adolescence
apparaît comme un bref moment intense où,
tout en prenant conscience du formatage en cours, on
espère pouvoir y échapper. C’est
pourquoi un film comme "Virgin suicides"
est un film qui n’exprime pas la nostalgie d’une
adolescence précise mais porte le deuil de l’adolescence
en général. Et s’il est le teen-movie
absolu, c’est parce qu’il contient à
la fois le genre et l’analyse de ce qui nous fascine
dans le genre. 1-
Les codes du genre :
Les codes et les passages obligés
des teen-movies seraient :
L’argument général est toujours
grosso modo le même : l’initiation
et le passage à l’âge adulte, ce
qui s’accompagne souvent par une découverte
de l’amour et des sentiments en général,
et par une découverte du sexe.
Des personnages communs à tous les teen-movies,
des stéréotypes :
- le héros, souvent un bellâtre en pleine
révolte.
- la copine du héros, celle par qui le héros
découvre le grand amour, un amour plus fort que
tout et qui peut tout dévaster sur son passage.
- les parents , totalement dépassés (à
croire qu’ils n’ont jamais été
des adolescents) et souvent vieux-jeu.
- l’ennemi du héros, souvent un sportif,
en tous cas un type débile et brutal.
- le personnel enseignant (prof ou proviseur), encore
plus vieux-jeu que les parents et limite réactionnaire.
Des passages obligés à tous les teen-movies (lieux
ou actions…):
- le bar proche de l’école où l’on
aime se retrouver, sorte de refuge pour les adolescents,
un endroit où l’on n’est pas jugé
par les adultes.
- le lycée (salles de classe ou longs couloirs
meublés par des rangées interminables
de casiers) où l’adolescent est en représentation
face à ses congénères.
- la chambre du héros, refuge ultime (y compris
face aux parents qui n’y pénètrent
que très rarement) mais aussi lieu des grandes
découvertes (l’amour, le sexe par exemple)
Des moments-clés comme le 1er rendez-vous
qui se termine le plus souvent en fiasco (généralement,
ce n’est pas lors de ce 1er rendez-vous que le
héros conclut avec la fille de ses rêves)
ou la 1ère nuit…
Enfin, la musique tient une place particulièrement
importante dans tous les teen-movies : ces films
s’accompagnent généralement d’une
bande originale qui sert à lancer le film au
moins en radio, à tel point que certains jeunes
spectateurs vont presque voir le film d’abord
pour sa musique. C’est vrai depuis les 50’s
et Elvis Presley ; à peu d’exceptions
près, c’est vrai de tous les teen-movies.
|
|
|
Conclusion :
Pourquoi ces histoires de pucelage et de cours de maths, de
robe de bal et de match de foot, sont-elles à ce point
inépuisables et fascinantes ? Réponse de
Michel Houellebecq : "l’adolescence n’est
pas seulement une période importante de la vie, mais
c’est la seule période où l’on puisse
parler de vie au plein sens du terme." Ce qui en soi
constitue déjà une très bonne raison de
vouloir étendre cette période le plus longtemps
possible.
Et "BLUE VELVET" dans tout ça ?... |
|
|
|