Document réalisé par Bruno Taque
Et "BLUE VELVET" dans tout ça ?

Si nous reprenons la liste des codes du teen-movie, on peut affirmer que ces codes apparaissent dans le film de David Lynch mais qu’ils sont détournés :

- l’argument général du film est bien le passage du monde de l’enfance ou de l’adolescence au monde des adultes et ce passage s’accompagne d’une découverte du sexe mais avec une adulte et non avec une adolescente. C’est une 1ère entorse aux codes du genre.

- les personnages principaux sont bien tout droit sortis d’un teen-movie :
La petite amie du héros (Sandy jouée par Laura Dern) est blonde et semble follement éprise de Jeffrey ; il s’agit d’un amour plus fort que tout. Les personnages des parents sont dépassés par les évènements, particulièrement les parents de Jeffrey quasiment muets (le père est à l’hôpital et ne s’exprime plus que par des grognements , la mère est quasiment muette, elle n’a que très peu de dialogues dans le film). L’ennemi du héros, qu’on peut assimiler au personnage de Franck, est bien un homme particulièrement brutal, à la différence près qu’ici il incarne aussi le mal absolu. Enfin, le personnage central de Jeffrey, lui, est plus complexe qu’un simple personnage de teen-movie du fait qu’il a passé l’âge de la révolte adolescente (il doit reprendre mais en dilettante le commerce familial). Au sujet des personnages, le bilan est donc mitigé : certains personnages-types sont présents, d’autres sont plus complexes.

- Pour nous faire entrer dans le monde de Jeffrey et Sandy, D.Lynch nous fait passer mais très vite par les passages obligés propres à tous les teen-movies, pendant les 30 premières minutes du film (ensuite on bascule dans un autre monde) ; On a affaire à un premier rendez-vous entre deux adolescents maladroits mais ce rendez-vous est en fait un plan mis au point par les deux jeunes gens, qui veulent en savoir plus sur Dorothy : on aura toutes les étapes une par une (de la 1ère rencontre qui se passe dans la rue et de nuit, dans une pénombre qui enveloppe les 2 personnages, à la mise au point de la soirée dans un bar aux couleurs pastels, qui sera réutilisé plus tard lors du 1er baiser, à la soirée en elle-même, qui se conclue par une incursion dans le monde des adultes pour Jeffrey) : ici, Lynch joue avec les codes du teen-movie et déçoit notre attente de spectateur pour mieux la détourner. On retrouve l’entrée du lycée de Sandy (Jeffrey vient la chercher en voiture et Sandy demande à ses copines de ne pas dire un mot de la venue de Jeffrey à Mike, son petit ami, qui s’avèrera plus tard être un sportif sans doute assez jaloux), ou bien le bar aux couleurs pastel, où les deux jeunes gens se retrouvent pour mettre au point l’incursion de Jeffrey chez Dorothy (dans cette scène, Sandy dit d’ailleurs que "cela n’ira pas plus loin que ce simple café" comme si Jeffrey lui proposait de sortir avec lui alors qu’il lui demande son aide ; elle ajoute même des propos qui, sortis de leur contexte, pourraient faire penser à autre chose "c’est comme dans un rêve mais le faire dans la réalité, je ne peux pas" ou quelque chose comme ça ; enfin, Jeffrey dit "personne ne croira qu’on a été assez fous pour faire une chose pareille" : cela ressemble à une proposition !!!!!!!!! A la fin de cette séquence, les deux jeunes gens finalisent, dans la voiture, leur plan et Sandy précise, comme s’il en était besoin, qu’elle est bien amoureuse de son petit ami Mike. )

On est bien dans un teen-movie mais la musique, qui reprend, quand Sandy descend de voiture, est un peu jazzy et ne colle pas du tout à ce qu’on vient de voir (elle entretient plutôt une atmosphère de suspens).Il faudra, d’ailleurs, après l’incursion de Jeffrey chez Dorothy, que ce dernier s’explique devant Sandy, un peu comme s’il l’avait trompé avec une autre (Dorothy), ce qui n’est pas le cas puisque Jeffrey et Sandy ne sortent, de toutes façons, pas encore ensemble. Il y a aussi la ballade nocturne que Franck fait faire à Jeffrey : elle nous rappelle certaines scènes de teen-movie, si ce n’est qu’elle est bien plus effrayante, vu ce que Franck fait subir à Jeffrey (des insultes, puis une sorte de viol en l’embrassant sur la bouche à plusieurs reprises, et enfin un passage à tabac en règle) .

Enfin, il y a la soirée à laquelle participent les 2 amoureux, vers la fin du film : là, on est en terrain connu et en plein teen-movie : c’est une sorte de boum avec la musique rock des 60’s (qui, une fois de plus, paraît anachronique), avec le groupes de copines de Sandy qui admirent le jeune couple et qui en même temps les espionnent du coin de l’œil) et avec le 1er slow entre les 2 amoureux (sur une chanson spécialement écrite pour le film et chantée par Julie Cruise qu’on retrouvera dans la B.O. de "Twin Peaks") suivi d’un baiser et d’une véritable déclaration d’amour réciproque. Mais dès la sortie de cette soirée, les 2 jeunes gens sont pris en filature par Mike, l’ex-petit ami de Sandy  : on passe en une scène du teen-movie au film d’action avec règlement de comptes viril à la clé. Ce règlement de comptes n’aura finalement pas lieu grâce à l’intrusion de Dorothy nue et salement amochée. Mike finira même par s’excuser de son comportement au près de Jeffrey. C’est dans cette scène que Sandy commence à prendre conscience des sentiments existant entre Jeffrey et Dorothy, qui aura cette phrase terrible pour Sandy : "Il a mis son mal en moi."

A noter aussi qu’on entre furtivement dans la chambre de Sandy, dont la décoration est typique de l’adolescente sage (du rose et du blanc partout, des cœurs accrochés au mur et une photo noir et blanc de Montgomery Clift, acteur américain mort en 1966 et vu dans des films comme "The misfits" ou "Tant qu’il y aura des hommes"). On sait à quel point la chambre est un lieu important pour les adolescents et ce n’est pas un hasard si on ne voit pas celle de Jeffrey (personnage déjà presque adulte à la fin du film) mais celle de Sandy.

- Enfin, comme dans tout teen-movie qui se respecte, la musique tient une place très importante mais il s’agit d’une musique presque intemporelle (il s’agit du "Blue velvet" de Bobby Vinton, qui date de 1963, alors que l’action est sensée se passer de nos jours, soit au milieu des années 80, et de la chanson de Roy Orbison, "In dreams" rebaptisée "le clown en sucre candi ou le clown de toutes les couleurs (dans la traduction française)" par Franck). Ces morceaux nous apportent des sensations programmées par Lynch : ce sont des chansons douces des années 60, donc préexistantes au film , que Lynch détourne complètement.
CONCLUSION

"Blue Velvet" est une histoire classique de voyeurisme qui plonge un jeune adulte (plus tout à fait un adolescent mais certainement pas encore un adulte) dans un univers de perversion : il s’agit donc bien d’un parcours initiatique, comme dans n’importe quel teen-movie classique. Mais tout l’intérêt du film de David Lynch, au scénario d’ailleurs assez simple, réside dans la cohabitation de 2 mondes : celui de Jeffrey et de Sandy, sorte de cliché du teen-movie avec ses couleurs chatoyantes et ses héros juvéniles, et celui de Franck et de Dorothy, un monde de brutalités, de violence aveugle et de noirceur.

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