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Le traitement sonore
Comme le plan se multiplie, le son est aussi vaste que
le visuel.
Le traitement sonore de la séquence est un concentré
de ce que Godard applique à l’ensemble du
film, mais aussi (et surtout) à l’ensemble
de ses films à venir (au moins jusqu’à
la période ‘Dziga Vertov’).
La musique occupe soit alternativement soit synchroniquement
les espaces diégétiques et de la fosse (cf.2):
le morceau entendu à la radio fait partie des compositions
de Martial Solal pour le film (Dixieland) (cf.3). Le titre
passe pourtant à Radio Luxembourg. On finit d’ailleurs
par oublier la provenance de la musique.
La séquence s’ouvre sur des gammes de piano
(qui viennent d’on ne sait où) assez étouffées,
alors que la scripte prononce un « ho,
la la, Michel » qu’on entendra, comme
un écho bien plus tard dans le film, alors que
Michel et Patricia, en fuite, s’apprêtent
à retrouver Berruti. Michel, voyant la scripte
à un carrefour, se cache dans la voiture que conduit
Patricia en disant « Oh, la »
et la scripte, apercevant le fuyard, dont elle a vu le
portrait dans France Soir, poursuit « Michel ».
Le même ton, la même personne (le même
morceau de bande sonore ?).
La radio annonce la visite du président Eisenhower,
visite dont Godard se sert de nouveau dans une séquence
suivante.
Les dialogues font le liant de la séquence, heurtée
par le montage image, mais singulièrement fluide
quant au son. |
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Comme si Godard avait posé les
dialogues comme un préalable, comme un gage d’unité,
et que le montage image se greffait sur la bande son.
On retrouve dans les dialogues présence de nombreuses
langues, les jeux sur les mots, les reprises d’ordre
grammatical (« tu te le rappelles ! »)
dont Michel Chion a fait une étude détaillée
(cf.4).
Une ronde
La séquence est construite sur un mouvement de
rotation qui s’amorce dès le plan 5, après
le changement d’axe. à partir de ce plan,
si l’on excepte les gros plans, le mouvement,
généré par les déplacements
des personnages s’enroule autour de la position
de la caméra, pour faire le tour de la pièce.
Ainsi, on parcourt l’espace, très réduit,
où Michel, malgré les apparences, peine
à trouver sa place, comme s’il tournait
autour du pot. Il ne s’intéresse pas à
ce que dit la jeune femme, il relance la conversation,
se donne bonne
contenance avec des objets (miroirs, cigarettes, cendriers,
nounours…) jusqu’à aborder le but
de sa visite : l’argent.
Les personnages tournent autour de la caméra,
fuyant le regard de l’autre, mais se tournent
également autour, comme dans une valse d’approche.
Leur mouvement est scandé par le montage chaotique,
les faux raccords, ou jump-cuts. L’utilisation
de cette figure saccadée de montage a souvent
été commentée, Godard en ayant
généralisé l’emploi pour
dynamiser l’ensemble de son film (et aussi pour
raccourcir le total). |
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Le son dans le film
Voilà un sujet très vaste que nous ne ferons qu’effleurer
ici. « En situant le ton d’A Bout
de Souffle entre Jean Rouch et Monogram pictures, Godard révolutionnait
au moins autant la bande-son que le montage image ».
(cf.5)
Il ne s’agit pas ici de s’intéresser aux
dialogues, qu’ont longuement étudiés Michel
Marie et Michel Chion dans deux articles passionnants (cf.)6,
mais plutôt de relever, très scolairement, quelques
utilisations nouvelles du son dans ce premier long métrage
de Godard.
Dans la séquence de la scripte, on vient de le voir,
le son est utilisé de manière très indépendante,
par rapport à l’image : « ce
parti-pris visuel de discontinuité va de pair avec une
large autonomie de la bande sonore qui possède sa propre
durée, indépendamment de la logique des raccords
image». (cf.7)
Même si le texte semble très concentré,
il s’enchaîne naturellement, selon une logique propre
à la conversation des deux personnages, l’une pressée,
cherchant à comprendre les intentions de son ex-amant,
l’autre qui pense à tout autre chose. -
Et Gaby, il est revenu d’Espagne ?
- Il a acheté la pergola
- Ah oui ? Formidable
- C’est idiot d’avoir tout peint en noir
- Non
- Qu’est-ce qu’il y a d’écrit ?…
Le traitement sonore trouve son climax dans la séquence
de la chambre de Patricia : « vous aimez mieux
les disques ou la radio ? » demande Patricia.
« Tais-toi ! » lui répond
Michel pour s’entendre dire « Pourquoi vous
n’aimez pas la musique ? ». Le son,
la musiques sont le véritable enjeu, lient les rapports
entre les personnages. « Je vais mettre la
radio » s’empresse Patricia : un thème
de piano apparaît alors lors de la coupe entre les plans.
Puis le morceau disparaît, revient au milieu d’un
autre plan, puis disparaît de nouveau, revient….
Pour se transformer en un autre thème. La discontinuité
de la musique, sensée participer de la diégèse,
la rattache alors aux intentions de l’auteur, qui s’en
sert pour souligner (assez classiquement du coup) les rapports
des personnages, les émotions, les poses…
Le son ne se limite bien sûr pas au traitement original
de la musique : l’utilisation des sons extérieurs,
qui ne subissent pas l’écrasement des dialogues
deviendra une des marques de fabrique de Godard, jusqu’à
Je Vous Salue Marie (au moins !).
Alors que Michel, qui semble tenir la preuve irréfutable
de la ‘connerie’ des américains, explique
à Patricia que La Fayette et Maurice Chevalier […]
sont les plus cons de tous les français (cf.8), une
sirène, venue du hors-champ trouble son propos ;
l’effet est repris plus tard dans la chambre, puis dans
de nombreux films (notamment durant la troublante séquence
de Week-End où Mireille Darc cite longuement des passages
de L’Histoire de L’œil de Bataille).
Le mixage des voix connaît soit un traitement très
réaliste (ce que souligne la présence des bruits
de la rue évoqués plus haut), soit un traitement
(souvent hors-champ) qui semble déconnecté de
tout réalisme (lorsque Patricia, très laconiquement,
lâche « et voilà ! »
après l’ellipse entre les plans 208 et 209, ou
pour la question « j’peux pisser dans le
lavabo ? »).
La séquence de l’aéroport (comme tant d’autres)
regorge aussi de nombreux effets sonores. Le premier plan de
la séquence montre les deux amoureux, et l’on entend
leurs voix, légèrement éloignées
(c’est un plan moyen). Le mouvement de caméra suit
Patricia et Michel sort du champ ; c’est alors qu’il
appelle la jeune femme, une fois. Le plan suivant montre Michel,
en gros plan, qui reprend son appel : cette fois-ci, le
son s’est rapproché, créant un lien entre
proximité sonore et proximité visuelle (le même
effet est noté dans l’analyse de séquence
proposée dans le livret d’accompagnement cf.9).
Mais la répétition de l’appel peut être
aussi entendue comme une saute de montage sonore (et visuel),
comme un retour en arrière : nous n’avions
pas vu Michel appeler Patricia, l’appel était resté
sans réponse ; Godard choisit alors de nous remontrer
ce moment en changeant de cadre, de distance sonore, et l’appel
fonctionne. Patricia était-elle trop loin, fallait-il
mieux entendre pour qu’elle réagisse ? C’est
le même effet qui est mis en œuvre dans plusieurs
plans de Pierrot Le Fou.
Le son, après cette nouvelle liberté, est alors
couvert par les moteurs d’avions, et les amants ne peuvent
communiquer que par gestes.
Cette séquence se poursuit par l’interview du romancier
Parvulesco (interprété par J.P. Melville), interview
durant laquelle le son prend encore plus d’autonomie :
les questions fusent, Patricia semble gênée par
le contexte sonore. La plupart des appels à l’encontre
du romancier provient du hors-champ, de même que de nombreuses
‘blagues’ et insultes diverses qui dressent de la
presse un portrait assez croustillant. Les journalistes doivent
exister par le son, prendre corps aux yeux du romancier (Dans
cette séquence, Godard, lui, se fait entendre, mais sans
être vu, il pose entre autres la question « est-ce
que les femmes sont plus sentimentales que les hommes ? »)
Patricia doit s’y reprendre à deux fois avant qu’elle
ne soit entendue, et vue. Mais les réponses de Parvulesco
la renvoie d’une part à sa condition de femme-objet,
d’autre part la plonge dans une grande perplexité
lorsqu’il aborde le thème de la mort. |
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| Jerome PEYREL |
| 2) Voir à ce propos les
ouvrages de Michel Chion consacrés au son au cinéma
3) B.O.F. A Bout de Souffle, Martial Solal, universal music
4) L’Illusion ludique, in bref n° 61, été
2004 ; avant lui, la question avait été abordée
par Michel Marie dans « à bout de souffle :
une tragédie du langage et de la communication impossible »
in Le Cinéma Selon Godard, Cinémaction n°52, 1989
5) Michel Marie, cf. note 3
6) cf. note 3
7) Michel Marie, cf. note 3
8 ) citation approximative
9) à bout de souffle, par Jean-Philippe Tessé, Lycéens
au Cinéma, p 14 et p 18 pour un chapitre sur le son. |
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