III / Interfilm, hyperfilm, archifilm : le choix de l’imitation ?

D’autres types de reprises, même si elles apparaissent aussi comme des hommages, renvoient moins directement à la sphère critique. Elles peuvent partir d’une citation ou être une dérivation de films (voire de textes) antérieurs.
Sur le goût de la citation, deux textes importants :

"J’improvise, sans doute, mais avec des matériaux qui datent de longtemps. On recueille pendant des années des tas de choses, et on les met tout à coup dans ce qu’on fait. (…) Nos premiers films ont été des films de cinéphiles. On peut se servir même de ce qu’on a déjà vu au cinéma pour faire délibérément des références. Ça a été le cas surtout pour moi. Je raisonnais en fonction d’attitudes purement cinématographiques. Je faisais certains plans par rapport à d’autres que je connaissais, de Preminger, Cukor, etc. D’ailleurs, le personnage de Jean Seberg prend la suite de celui de Bonjour tristesse. J’aurais pu prendre le dernier plan du film et enchaîner sur un carton : « Trois ans après »… C’est à rapprocher de mon goût de la citation que j’ai toujours gardé. Pourquoi nous le reprocher ? Les gens, dans la vie, citent ce qui leur plaît. Nous avons donc le droit de citer ce qui nous plaît. Je montre donc des gens qui font des citations : seulement, ce qu’ils citent, je m’arrange pour que ça me plaise aussi à moi. Dans les notes où je mets tout ce qui peut servir à mon film, je mets aussi une phrase de Dostoïevski, si elle me plaît. Pourquoi se gêner ? Si vous avez envie de dire une chose, il n’y a qu’une solution : la dire."

Entretien avec Jean-Luc Godard, Cahiers du cinéma, n° 138, spécial Nouvelle Vague, décembre 1962.

"Seulement, on ne fait jamais ce que l’on croyait faire. On arrive même parfois à faire le contraire. C’est vrai en tout cas pour moi, mais en même temps je revendique tout ce que j’ai fait. Je me suis donc aperçu, au bout d’un certain temps, qu’À bout de souffle n’était pas du tout ce que je croyais. Je croyais avoir fait un film réaliste, comme, disons, Du plomb pour l’inspecteur [Pushover] de Richard Quine : or, ce n’était pas du tout cela. D’abord, je ne possédais pas le bagage technique suffisant et il m’est arrivé de me tromper, ensuite j’ai découvert que je n’étais pas fait pour ce genre de films. Il y a aussi un grand nombre de choses que je voudrais faire et que je n’arrive pas à faire. (…) Donc, je fais autre chose. J’aime énormément À bout de souffle, qui m’a fait honte pendant un certain temps, mais je le situe du côté où on doit le situer : celui d’Alice au pays des merveilles. Moi, je croyais que c’était Scarface."

« Bergmanorama », Cahiers du cinéma, n° 85, juillet 1958.
L’imitation en marche et mise en scène. Politique de l’acteur, pour commencer !

Partons d’Humphrey Bogart, grand acteur et « personnage d’ABDS. Allusions multiples.
Affiche + lobby cards + portrait à partir de Plus dure sera la chute – The harder they fall (1957, Robson). Film de boxe, dernier d’HB. Michel a une passion pour HB : « J’suis pas spécialement beau mais j’suis un grand boxeur ». Il prononce le surnom Bogey. Mais surtout, passage immédiat de la citation à l’imitation : Michel imitera ses mimiques à plusieurs reprises et Patricia aussi in fine. Contagion ? Métaphore de la transmission en tout cas. Autre nom de Poiccard : Laszlo Kovacs (Laszlo, nom du rival de Bogart, époux d’Ilsa - Ingrid Bergman - dans Casablanca). Or, ce nom a déjà été repris par Chabrol (pour Belmondo) dans A double tour (1959). Emprunt de la scène du vol dans les toilettes à La Femme à abattre – The Enforcer, film avec HB en 51 qui lui-même influencera Vertigo de Hitchcock [l’affiche de Qui a tué Harry ? est dans ABDS (17’50’’)]. Structure vertigineuse, en réseau ou en étoile, de ces allusions sans fin qui fonctionnent en spirale.

Ingrid Bergman. Patricia : « Patricia Franchini, je déteste ce nom. Je voudrais m’appeler Ingrid » allusion au rôle d’IB pour Rossellini (Jeanne au bûcher, 1954, Rossellini étant un réalisateur clef pour la NV), alors qu’elle même a joué Jeanne d’Arc pour… Preminger – Sainte Jeanne, 1957. En 1960, IB est sur le point de tourner Aimez-vous Brahms, d’après Sagan, pour Anatole Litvak avec Anthony Perkins !
L’Italie : horizon du Voyage en Italie de Rossellini, 1953 ? (« Tu veux pas venir à Rome avec moi ? » / « On part en Italie, ma petite fille »)

La séquence des cinémas d’ABDS. Valeur emblématique comme lieu de l’action, on s’échappe par le (et grâce au) cinéma.
1er ciné : le George V. Whirlpool (de Preminger) avec Gene Tierney + Ford. On entend le dialogue de Whirlpool quand Patricia traverse le ciné.
2e ciné : le Napoléon. Affiche de Westbound, western de Boetticher. Les héros y vont ensemble. Le ciné comme lieu de rencontre.

Intéressant d’analyser ce dialogue « reconstitué » (cf. le principe « patchwork distancié » de la bande annonce), emblématique des procédés godardiens.

Méfie-toi Jessica / Au biseau des baisers les ans passent trop vite / Evite évite évite les souvenirs brisés / Vous faites erreur shérif / Notre histoire est noble et tragique / comme le masque d’un tyran / nul drame hasardeux ou magique / aucun détail indifférent / ne rend notre amour pathétique.

Oubli des véritables dialogues de Westbound. Alternance de voix masculine et féminine. Invention. Remix Aragon (« Elsa, je t’aime » in Le Crève-cœur) /Apollinaire (« Cors de Chasse » in Alcools)/ pseudo Boetticher.
D’autres références à Aragon : chanson de Brassens interrompue dans la voiture (« Il n’y a pas d’amour… »). Relecture du vers célèbre. Citation reprise à la fin (effet de boucle) : « on dit qu’il n’y a pas d’amour heureux mais c’est le contraire ». Godard deviendra le « protégé » d’Aragon (cf. Qu’est-ce que l’art, Jean-Luc Godard ? in Les Lettres françaises n° 1096, septembre 1965). A noter : Au biseau des baisers est un film de Guy Gilles de la même année (court de 18’ sur la perte d’un être aimé), nommé ainsi après la vision du film de JLG.

Cf. Allusions à Faulkner, romancier de la déconstruction et de la pluralité des voix narratives (par ailleurs scénariste à Hollywood, ayant écrit le scénario pour Hawks du Grand sommeil et du Port de l’angoisse, avec… Humphrey Bogart) : citation lue de Wild Palms, livre offert par Van Doude à Patricia. Michel intervient. (P : Tu connais WF ? M : Non, qui est-ce, tu as couché avec lui ? P : Mais non, mon coco. M : Alors je me fous de lui, enlève ton jersey. P : C’est un romancier que j’aime bien, tu as lu Les Palmes sauvages ? M : Je te dis que non. Enlève ton chandail. P : Ecoute, la dernière phrase c’est très beau : « Between grief and nothing, I will take grief ». Entre le chagrin et le néant, je choisis le chagrin. Et toi, tu choisirais quoi ? M : Le chagrin, c’est idiot. Je choisis le néant. C’est pas mieux, mais le chagrin, c’est un compromis. Faut tout ou rien. Puis maintenant, je le sais. ». Allusion aussi à la discussion entre Patricia et Van Doude : « I hope nothing happens to you like the woman in the book (…) She doesn’t want a child, but the operation is unsuccessful and she dies”.
Allusions plus diffuses à Rimbaud et à Céline, ce sera plus clair plus tard. Malgré tout, la fin se situe rue Campagne-Première. Face au passage D’enfer et à l’hôtel où logeait le couple Rimbaud Verlaine…

L’horizon du film noir, référence archifilmique très prégnante :

Aldrich est très présent dans ABDS Affiche de Tout près de Satan - Ten Seconds to Hell (1959). Slogan : « vivre dangereusement jusqu’au bout ». Cf. Kiss me deadly – En 4e vitesse, 1955. Influence diffuse mais essentielle : le couple, la voiture, l’amoralité. Rapport des deux titres français : expression idiomatique, allusion à la vitesse (sauf que chez JLG le mouvement, littéralement, s’essouffle). La course de la jeune femme au début de KMD aura un écho dans la course finale de Jean Seberg.
D’autres films archétypaux sont convoqués. Cavale amoureuse (blonde + brun) du couple + policier tué + la femme traîtresse + mort du héros. Topos du film noir, depuis J’ai le droit de vivre de Lang (1937), Les Amants de la nuit – They live by night, 1948, de Ray (Ray sera aussi cité dans le générique de Made in U.S.A.), ou Le Démon des Armes – Gun Crazy de Joseph H. Lewis (1949). Cf. aussi Le Faucon maltais, 1941 de Huston (avec Bogart). « Pour faire un film, il vous faut obligatoirement une fille et un pistolet » (JLG Histoire(s) du cinéma ).

Bien d’autres influences/références sont repérables. On peut lier ce système de références à tiroirs. Permanence dans le film des images de double et de duplicité. Les personnages sont doubles, trompeurs, rejouent des films. Ils ont aussi des doubles (Irène de Renoir pour Patricia, Bogart pour Michel). Et… les personnages sont doublés ! Duplicité de Patricia ? Pourquoi pas, si l’on pense à sa trahison mais aussi à certaines questions faussement ( ?) naïves : « c’est quoi un horoscope ? », « c’est quoi les Champs ?».

Il faut dépasser la question de la parodie ou du pastiche. Même si JLG est plutôt du côté de l’imitation (pastiche) que de la transformation (parodie). A propos de The Killing de Kubrick, Godard explique que le truand réussit à s’enfuir pour l’Italie mais que c’est un anticonformisme très conventionnel que de vouloir systématiquement contredire le genre.
On pourrait surtout affiner l’analyse : ce n’est pas tant un à la manière de que fait JLG mais plutôt une représentation. Celle d’un personnage qui joue au truand, à l’acteur. A une Patricia qui joue à la petite américaine naïve. Que l’on voit apparaître à travers les rideaux d’un théâtre de marionnettes. Distance qui explique aussi la volonté de ne pas respecter la fameuse transparence narrative du cinéma américain.
Hypothèse intéressante de Jean-Pierre Esquenazi dans Godard et la société française des années 1960 (Armand Colin, 2004) : « Bogart constitue le rêve de Michel, le personnage dont il veut s’inspirer. Ce n’est pas en cinéaste qui s’inspire d’autres cinéastes qu’il faut comprendre la référence au cinéma policier américain dans ABDS : c’est l’ambiance vécue au Midi-Minuit ou au Radio-City-Hall par le spectateur des films noirs qui s’impose comme une sorte de rêve des personnages. (…) La culture des genres américains invoquée par ABDS est d’abord celle que le réalisateur partage avec tous les amateurs de films noirs. C’est Hollywood vu par son public que cette image de Michel-Belmondo devant la photographie de Bogart évoque. (…) En outre, le rythme d’ABDS repose sur le fameux découpage classique (…). Le montage d’ABDS repose sur un raccourcissement [de ce] découpage classique. »
Remarques justes (cf. le rêve de boîte de nuit de Melville - supra) qui n’en excluent pourtant pas d’autres : par exemple, le champ contrechamp avec Bogart renvoie AUSSI à Godard (et à son cinéma) devant le cinéma US ou, pourquoi pas, à la critique devant l’œuvre, ou à tout créateur devant ses prédécesseurs.
 
Conclusion : L’aval du film 

La réception du film : trois extraits critiques. Possibilité de travail comparatif avec les élèves. L’article violent de Seguin (cf. livret où il apparaît tronqué) ne se comprend qu’en référence à celui de Sadoul. Le débat politique traduit que les enjeux essentiels ne sont pas immédiatement perçus. Le ton de Michel Aubriant, Paris-Presse, 17 mars 1960, est représentatif du jugement « moyen ».

Devenant film culte, A bout de souffle passe du statut d’hyperfilm à celui d’hypofilm. Travail possible à partir d’autres films héritiers ou renvoyant au procédé de la citation.

Truffaut : Tirez sur le pianiste (1960) avec Daniel Boulanger (le nouvelliste, qui jouait l’inspecteur dans ABDS) comme « gangster à la mie de pain ». Adaptation directe d’un roman noir US (Goodis). Différence de ton. Dimension plus intime, respect de la fiction.

A l’étranger, on peut citer le tchèque Forman dans Les Amours d’une Blonde (65) : trivialité, spontanéité, libération des corps. Surtout : John Cassavetes : Shadows (1961) 16 mm, NY, pas de prime au récit mais au personnage, pas de psychologie, juste des comportements, refus de juger les actions, jazz, caméra portée.

Citations : Bertolucci, assistant de Pasolini : Les Innocents qui reprend un extrait d’ABDS (les Champs).
Le premier à avoir inauguré le mouvement était d’ailleurs Godard himself dans Une femme est une femme (61) : le personnage ne veut pas manquer À bout de souffle « qui passe à la télé ». Dans Pierrot le fou (avec Belmondo) sera cité Le grand escroc de 63, court avec Jean Seberg.

Enfin on peut se demander avec Marc Cerisuelo si d’autres films se réfèrent avec une ampleur semblable à leurs modèles. Il ne voit guère qu’un cas de semblable innutrition : Play it again Sam (écrit par Woody Allen) qui rejoue sans cesse son modèle Casablanca de Curtiz (avec Bogart). Mais il ne s’agirait que d’un hommage à un unique film.On pourrait peut-être ajouter aujourd’hui le Kill Bill de Tarantino qui se place délibérémént du côté de l’imitation.
L’achèvement du procédé pourrait être le found footage des expérimentaux comme Tscherkassky dans Outer Space ou Fast Film de Virgil Widrich (avec Bogart encore !) ; on citera aussi - dans le cinéma commercial Les Cadavres ne portent pas de costard de Rob Reiner qui vole pour ses contrechamps des extraits de films noirs… avec Bogart, toujours !!).
Gus Van Sant a peut-être, dans une perspective totalement expérimentale, proposé l’achèvement ultime du procédé avec son remake de Psycho de Hitchcock, retourné plan par plan. Entreprise mal comprise et très intéressante car, au delà des petits écarts factuels, elle montre que toute reprise –fût-elle à l’identique – est vouée (ne serait-ce que pour des questions de date) à la différenciation. Leçon godardienne, bien évidemment.

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