DEAD
MAN (1995) DE JIM JARMUSCH
Dossier
réalisé par Francisco
Ferreira.
Note
1 : le texte proposé
ici présente une version
synthétique et révisée
de la conférence que
j’ai prononcée
dans le cadre de l’opération
"Lycéens au cinéma";
j’y ai fait l’économie
de certains des aspects initialement
développés dans
mon étude (l’image-cristal
deleuzienne, par exemple, ou
la question de "l’écriture
poétique") pour
mettre l’accent sur d’autres
points, qui m’ont paru
plus directement exploitables
en classe. Cette nouvelle version
tient également
compte des nombreuses remarques
faites par les enseignants au
cours de la conférence,
lesquelles m’ont amené
à corriger plusieurs
erreurs factuelles, à
infléchir quelques-unes
de mes opinions et, parfois
même, à supprimer
certaines hypothèses
trop hasardeuses. Je remercie
donc vivement ceux qui ont eu
la patience de m’écouter
et la bonne idée d’intervenir
lorsqu’il était
clairement temps de me faire
taire...
Note
2 : les captures d’images
illustrant les différentes
analyses de séquences
proposées dans ce document
ne reprennent pas nécessairement
l’intégralité
des plans de chacune des séquences
en question ; je n’ai,
en fait, retenu que les plans
directement utiles à
mon commentaire, en prenant
soin de les présenter
selon leur ordre d’apparition
dans Dead Man : la succession
d’images 1, 2, 3, etc.,
correspond donc toujours à
l’ordre réel des
plans, mais il y a parfois,
dans le film, plusieurs plans
entre l’image 1 et l’image
2 telles qu’elles apparaissent
ici — ce qui est généralement
précisé dans le
texte descriptif qui les accompagne.
D’autre part, la numérotation
1a, 1b, 1c, etc., indique que
les différentes images
retenues correspondent à
un même plan dont j’ai
capturé diverses étapes.
Il est évidemment préférable
de revoir chaque séquence
dans sa continuité pour
en suivre l’analyse.
INTRODUCTION
J’ai élaboré
cette formation à partir
d’une hypothèse
de travail (le "moment
maniériste") qu’il
s’agit d’éprouver
en "traversant " Dead
Man selon un axe de lecture
(un "film hanté")
décliné en deux
approches (les fantômes
du western ; résurgence
et synthèse : une esthétique
"spectrale").
1)
Le "moment maniériste"
Dead Man pourrait bien constituer
le "moment maniériste"
de l'œuvre de Jim Jarmusch,
c'est-à-dire à
la fois celui d'une synthèse
des formes et des questions
déployées dans
ses précédents
films, celui d'une posture réflexive
par rapport au cinéma
(et, évidemment, en particulier
par rapport au western) et celui
d'un tournant dans sa recherche
artistique, confirmé
par ses longs métrages
de fiction suivants : Ghost
Dog : The Way of the Samurai
(1999) et Broken Flowers
(2005).
Le
terme de "maniérisme"
nous vient de l’histoire
de l’art : il y désigne
l’art de la période
comprise entre 1515 et 1580,
et se situe donc entre le classicisme
des maîtres de la Renaissance
et le Baroque. Signalant d’abord
une rupture avec la Renaissance,
son idéal d’harmonie
et d’imitation de la nature,
cette notion renvoie plutôt
aujourd’hui à une
continuation des recherches
classiques, qui passerait par
l’exacerbation de certains
traits stylistiques des grands
maîtres (rappelons que
l’italien "maniera"
signifie "style")
: Léonard de Vinci, Michel-Ange
et Raphaël. On peut, en
fait, distinguer deux phases
dans le Maniérisme :
l’époque de la
Manière à proprement
parler, illustrée notamment
par Bronzino et Vasari, est
précédée
d’une phase d’expérimentalisme
anticlassique, culminant durant
la décennie 1515-1525,
et dont les principaux représentants
sont Pontormo et Rosso Fiorentino.
Appliquée au cinéma,
la notion de maniérisme
pose de nombreuses difficultés
; disons — en sachant
bien que je simplifie ici les
enjeux qu’elle implique
— qu’elle renvoie
généralement,
non à un mouvement clairement
délimité, mais
à un tournant esthétique
et théorique d’ordre
général qui serait
apparu à la fin des années
70, notamment avec les cinéastes
du "Nouvel Hollywood"
(Steven Spielberg, Brian De
Palma, Martin Scorsese, Francis
Ford Coppola, George Lucas)
: il s’agit d’une
génération de
cinéastes, non seulement
conscients de ne pas pouvoir
égaler les œuvres
des grands classiques (Hitchcock,
Hawks ou Ford), mais également
convaincus de ne plus être
en mesure de les "dé(cons)truire",
les cinéastes de la modernité
ayant déjà réalisé
— jusqu’au point
extrême de la ruine intégrale
de ses figures — ce geste
de désagrégation
et de désintégration
de l’esthétique
classique... Les "maniéristes"
vont alors proposer un certain
type de relecture des classiques,
en déployant exagérément
leurs grandes formules stylistiques
au sein de films se présentant
ouvertement comme des variations
à partir d’une
œuvre filmique, d’une
séquence, voire d’un
motif, considérés
comme matriciels. L’exemple
le plus célèbre
et, sans doute, à la
fois le plus spectaculaire et
le plus abouti est la recherche
menée, d’un film
à l’autre, par
Brian De Palma à partir
de la séquence de la
douche de Psychose.
Ce "tournant maniériste"
joue ainsi un rôle déterminant
dans ce qu’on a appelé
la "postmodernité
cinématographique",
et qui caractériserait
l’ensemble du cinéma
des vingt- cinq dernières
années. Même si
les définitions théoriques
de cette "postmodernité"
(notion issue du domaine de
l’architecture) sont elles-mêmes
variables et souvent insatisfaisantes,
elles s’accordent, en
effet, le plus souvent, sur
un point essentiel : l’idée
d’une rupture avec la
modernité ("rupture
avec la rupture", selon
une formule d’Antoine
Compagnon) et d’un retour
au répertoire de traditions
et de formes du classicisme.
Jusqu’à Dead Man,
les films de Jim Jarmusch (Permanent
Vacation, 1980 ; Stranger
than Paradise, 1983 ;
Down by Law, 1986 ; Mystery
Train, 1989 ; Night on
Earth, 1991) semblent échapper
totalement à cette logique
postmoderne de reprise des formes
classiques ; ils creusent même,
au contraire, le sillon tracé
par la modernité européenne,
sous l’influence conjointe
de la Nouvelle Vague
française (plus particulièrement
celle de Jean-Luc Godard) et
de Wim Wenders —
je pense notamment à
Alice dans les villes
(1974) et à Au fil
du temps (1976).
Or,
à l’inverse, avec
Dead Man, Jarmusch inscrit son
geste d’écriture
cinématographique dans
le genre américain par
excellence, le western, et il
en reprend quelques-uns des
motifs majeurs : le train comme
figure du progrès, le
mythe de la frontière,
la confrontation avec l’Ouest
sauvage, la poursuite menée
par des chasseurs de primes,
la rencontre avec les Indiens,
etc. Pourtant, son film ne semble
d’abord pas répondre
aux critères esthétiques
du maniérisme : on n’y
trouve ni l’excès
formel témoignant par
l’hyperbole et par l’emphase
d’une maîtrise stylistique
particulièrement remarquable
(pas de mouvements d’appareil
volontairement compliqués,
pas d’effets de montage
spectaculaires), ni la réécriture
brillante d’une séquence
emblématique de tel ou
tel western classique. Dead
Man s’offre plutôt
comme une relecture ironique
du genre, qui ne cherche pas
à reconduire le désir
des images du passé en
développant tel ou tel
trait du classicisme, mais plutôt
à reprendre en lui ce
qui, précisément,
laisse à désirer
— et qui fait ainsi problème.
Ce serait donc cette relecture
ironique mêlant reprise
et distance réflexive
qui donnerait à Dead
Man une tonalité postmoderne,
ce qui n’est pas sans
rappeler la définition
qu’Umberto Eco
donne de la postmodernité
dans l’Apostille au Nom
de la rose :
"Je crois [...] que le
post-moderne n’est pas
une tendance que l’on
peut délimiter
chronologiquement, mais une
catégorie spirituelle,
ou mieux un Kunstwollen, une
façon d’opérer.
On pourrait dire que chaque
époque a son post-moderne,
comme chaque époque aurait
son maniérisme (si bien
que je me demande si post-moderne
n’est pas le nom moderne
du maniérisme en tant
que catégorie méta-historique).
Je crois qu’à toute
époque on atteint des
moments de crise tels que ceux
qu’a décrits Nietzsche
dans les Considérations
inactuelles sur le danger des
études historiques. Le
passé nous conditionne,
nous harcèle, nous rançonne.
L’avant-garde historique
(mais ici aussi j’entendrais
la catégorie d’avant-garde
comme catégorie méta-historique)
essaie de régler ses
comptes avec le passé.
"A bas le clair de lune",
mot d’ordre futuriste,
est le programme typique de
toute avant-garde, il suffit
de remplacer clair de lune par
quelque chose d’approprié.
L’avant-garde détruit
le passé, elle le défigure
: Les Demoiselles d’Avignon,
c’est le geste typique
de l’avant-garde. Et puis
l’avant- garde ira plus
loin, après avoir détruit
la figure, elle l’annule,
elle en arrive à l’abstrait,
à l’informel, à
la toile blanche, à la
toile lacérée,
à la toile brulée
; [...] en littérature,
ce sera la destruction du flux
du discours, jusqu’au
collage à la Burroughs,
jusqu’au silence, jusqu’à
la page blanche [...].
Mais vient un moment où
l’avant-garde (le moderne)
ne peut pas aller plus loin,
parce que désormais elle
a produit un métalangage
qui parle de ses impossibles
textes (l’art conceptuel).
La réponse post-moderne
au moderne consiste à
reconnaître que le passé,
étant donné qu’il
ne peut être détruit
parce que sa destruction conduit
au silence, doit être
revisité : avec ironie,
d’une façon non
innocente. Je pense à
l’attitude post-moderne
comme à l’attitude
de celui qui
aimerait une femme très
cultivée et qui saurait
qu’il ne peut lui dire
: "Je t’aime
désespérément
" parce qu’il sait
qu’elle sait (et elle
sait qu’il sait) que ces
phrases, Barbara Cartland les
a déjà écrites.
Pourtant, il y a une solution.
Il pourra dire : "Comme
dirait Barbara Cartland, je
t’aime désespérément."
Alors, en ayant évité
la fausse innocence, en ayant
dit clairement que l’on
ne peut parler de façon
innocente, celui-ci aura pourtant
dit à cette femme ce
qu’il voulait dire : qu’ill’aime
et qu’il l’aime
à une époque d’innocence
perdue. Si la femme joue le
jeu, elle aura reçu une
déclaration d’amour".
On retrouve parfaitement ces
trois aspects déterminants
dans Dead Man : un genre passé
(et même mort), représentant
pleinement le classicisme hollywoodien,
y est revisité avec ironie,
en une époque où
l’innocence est perdue.
D’autre part, il y a bien,
dans Dead Man, un travail précis
de réécriture
de séquences provenant
d’autres films, mais —
et cela constitue l’une
des originalités de son
geste maniériste —
celles-ci appartiennent en fait
à des films de Jarmusch
lui-même (Stranger than
Paradise, Down by Law et Mystery
Train) — comme si le réalisateur
orchestrait ici la rencontre
de ses précédentes
obessions thématiques
et de ses anciennes inventions
formelles (celles de sa propre
modernité passée)
avec une tradition qu’il
semblait fuir jusqu’alors.
Il s’agit, en quelque
sorte, d’un double retour
au passé : le sien et
celui du cinéma américain,
dans un jeu de confrontation
productive, de répétition
différentiante et de
reconfiguration signifiante
qui n’est pas sans rappeler
les reprises maniéristes
que j’ai évoquées
précédemment.
J’ai presque envie de
dire, en pastichant Eco —
et en menant son raisonnement
jusqu’au bout de sa logique
— que non seulement chaque
époque a son maniérisme,
mais aussi chaque cinéaste
: Dead Man rejoue, à
l’intérieur de
l’œuvre de Jarmusch,
la sortie de la crise de la
modernité cinématographique
(crise clairement marquée
par son film précédent,
Night on Earth) à travers
l’adoption d’une
posture postmoderne.
1)
Un "film hanté"
Reste
une question que j’ai
volontairement laissée
en suspens jusqu’ici :
celle de la prise de position
idéologique clairement
exprimée dans Dead Man.
Jonathan Rosenbaum en a fait
le sujet principal du livre
qu’il lui a consacré
: " [...] c’est le
premier western fait par un
cinéaste blanc qui prend
en compte l’existence
d’un public indien et
s’adresse à lui
; on y trouve l’un des
portraits les plus sombres du
capitalisme blanc américain
jamais réalisé
dans la production cinématographique
de ce pays". Partant de
ces deux idées définissant
la "singularité
politique" du film, J.
Rosenbaum propose une métaphore
critique qui me paraît
particulièrement productive
; il décrit Dead Man
comme un "film hanté"
:
"Si
l’Amérique [...]
est hantée par le génocide
[des Amérindiens] qui
a présidé à
sa conquête, ce qui contribue
à faire de Dead Man un
film hanté est le sentiment
de cette chose énorme
qui en habite les contours,
en imprègne chaque moment
et chaque geste, sans jamais
tout à fait apparaître
au premier plan. Il est donc
d’autant plus approprié
que le rôle principal
soit joué par Johnny
Depp, l’un des acteurs
les plus beaux et les plus hantés
du cinéma américain
— une présence
dont le calme contemplatif et
le mystère font penser
à Buster Keaton.
Car, bien que Depp soit censé
incarner le Blanc par excellence
et qu’il porte le nom
du poète anglais par
excellence, il faut rappeler
que le grand-père de
l’acteur était
un Indien Cherokee, dont il
était très proche
lorsqu’il était
enfant".
Je crois utile de préciser
ici que cet aspect politique
ne me semble absolument pas
contradictoire avec la dimension
maniériste (et donc postmoderne)
de Dead Man : si l’on
a souvent souligné l’absence
d’intention transgressive
et de justification idéologique
de la postmodernité cinématographique,
par opposition avec la modernité
(dont les œuvres s’inscriraient
toujours dans un procès
historique en développant
une logique "révolutionnaire",
tant sur le plan idéologique
que sur le plan esthétique),
je pense que cette vision des
choses ne résiste pas
à l’examen des
films ; il suffit, du reste,
d’évoquer quelques
titres pour en faire la démonstration
: Taxi Driver, Carrie,
Blow Out ou Apocalypse
Now proposent tous, d’une
façon ou d’une
autre, une critique de divers
aspects de la société
et de la politique américaine,
mais aussi de leurs représentations
traditionnelles au cinéma.
Il ne faut donc pas confondre
le maniérisme comme catégorie
esthétique avec l’acception
courante et péjorative
de ce terme (un film "maniériste"
se résumant alors à
une œuvre privilégiant
les "fioritures "
de la forme et renonçant
à tout "fond",
à toute dimension discursive).
C’est pourquoi j’ai
choisi de partir de la proposition
de lecture idéologique
du film développée
par J. Rosenbaum, à
partir de la métaphore
du "film hanté",
pour la décliner, en
deux temps, sur le plan de l’étude
du genre (les fantômes
du western), puis sur celui
de l’analyse thématique
et stylistique (résurgence
et synthèse : une esthétique
"spectrale").
|