DEAD
MAN (1995) DE JIM JARMUSCH
Dossier
réalisé par Francisco
Ferreira.
I.
LES FANTÔMES DU WESTERN
1)
Le train comme métaphore
du cinéma
Depuis L’Arrivée
d’un train en gare de
la Ciotat (1895) des frères
Lumière, il existe une
longue tradition qui mêle
l’image du train à
celle du cinéma, réunies
comme symboles de la modernité
et, plus spécifiquement,
de la révolution industrielle.
Mieux encore, le film que l’on
considère généralement
comme le premier western de
l’histoire du cinéma
fait d’un train à
la fois le lieu principal de
son action et la figure centrale
à partir de laquelle
sont réparties toutes
les autres : il s’agit
du Vol du rapide (The Great
Train Robbery, 1903) d’Edwin
S. Porter. Dès lors,
du Cheval de fer (The Iron Horse,
John Ford, 1924) à Il
était une fois dans l’Ouest
(C’era une volta il West,
Sergio Leone, 1968), en passant
par 3h10 pour Yuma (3:10 to
Yuma, Delmer Daves, 1957), le
train apparaîtra régulièrement,
dans de nombreux westerns, comme
une métaphore du cinéma,
avec lequel il partage la capacité
de faire défiler sous
les yeux ébahis du spectateur-voyageur
les paysages sauvages de l’Ouest
américain, mais aussi
celle de désigner le
passage entre deux époques
et/ou entre deux mondes.
La séquence précédant
le générique de
Dead Man s’inscrit manifestement
dans cette tradition : parti
de Cleveland, William Blake
se rend en train jusqu’à
la ville de Machine (le terminus,
comme le précise avec
insistance le cheminot interprété
par Crispin Glover) ; et l’on
découvre avec lui, progressivement,
aussi bien les premiers paysages
de l’Ouest que les visages
de moins en moins amènes
de ceux qui l’habitent.
Cette première séquence
définit l’argument
du film : un homme, visiblement
candide et venant de l’Est
civilisé, se rend dans
l’Ouest, où domine
encore la loi du talion, pour
y exercer son métier
(il est comptable). Le spectateur
familier du genre ne peut d’ailleurs
manquer d’y reconnaître
une trame narrative traditionnelle
: elle servait déjà
d’argument, par exemple,
à L’Homme qui tua
Liberty Valance (The Man Who
Shot Liberty Valance, John Ford,
1962), l’ingénu
— en l’occurrence,
un jeune avocat — y étant
interprété par
James Stewart. Mais ce pré-générique
prend également, comme
on va le voir, une valeur programmatique
aussi bien au niveau narratif
qu’au niveau figuratif.
Chapitre
1 du DVD — 00 : 00 : 29.


La séquence est rythmée
par des plans d’extérieur
sur les roues du train (1 et
7) et par de nombreux fondus
au noir (à chaque fois
suivis d’un fondu d’ouverture),
dont certains coïncident
avec l’assoupissement
de William Blake. Les fondus
en question ne se contentent
donc pas d’introduire
des ellipses permettant de découper
le voyage en une série
de saynètes : ils introduisent,
en outre, le motif du sommeil
qu’on retrouvera tout
au long du film et qui prépare
le voyage final de Blake dans
la mort.
Jusqu’à l’arrivée
du cheminot dans le wagon, chaque
saynète est l’occasion
d’introduire un nouveau
paysage (6, 10 et 17) et/ou
de nouveaux personnages (2,
5, 8, 15 et 16). L’évolution
des uns comme des autres est
fortement connotée et
elle marque la progression vers
l’Ouest : on passe de
la plaine (6) aux montagnes
(10), du chariot abandonné
(6) aux tipis délabrés
(17), des costumes de ville
(2) aux vêtements des
fermiers (5), puis aux peaux
de bêtes des trappeurs
(8, 15 et 16). Les femmes disparaissent
d’ailleurs peu à
peu pour laisser la place aux
visages de plus en plus patibulaires
des hommes...
Mais ce voyage dans l’espace
peut également être
compris comme un voyage dans
le temps, un retour au passé
: l’Ouest est une figure
tout autant historique que géographique,
un espace- temps que le film
convoque en son ouverture et
désigne comme étant
celui des ruines (d’où
l’état du chariot
et des tipis). C’est,
plus précisément
encore, à un voyage cinématographique
que nous invite cette séquence
en sollicitant les vestiges
du western, à un retour
aux origines du cinéma
confirmé par le choix
du noir et blanc, mais aussi
par le premier plan de la séquence
suivante : il cite, en effet,
explicitement L’Arrivée
d’un train en gare de
la Ciotat (22).
Cette mise en relation du voyage
en train et du cinéma
prend également forme
à travers le défilement
du paysage, qui suggère
celui de la pellicule jusqu’au
détail significatif des
barres verticales et horizontales
renvoyant à la séparation
des photogrammes (6 et 17).
Et les fondus au noir prennent
alors une tout autre valeur
: ils évoquent les éclipses
visuelles inhérentes
au défilement des photogrammes
lors d’une projection
cinématographique (les
noirs introduits
par un obturateur pour éviter
un effet de scintillement).
Autrement dit, ce que les plans
de cette séquence mettent
en jeu, c’est leur matière
filmique même, afin d’introduire
une remarquable mise en abyme
de la situation spectatorielle
: le début du récit
filmique met en scène
le lancement de la projection
dans la salle de cinéma.
Cela est encore montré
à travers les plans insistant
sur le regard de Blake et sur
ses lunettes, lesquelles réfléchissent
la lumière provenant
de la fenêtre du wagon
(4 et 9a) : les carreaux des
lunettes désignent ainsi
une surface écranique
qui double la toile sur laquelle
est projeté Dead Man...
Le dialogue vient, enfin, corroborer
cette hypothèse de lecture.
Lorsqu’il s’assied
en face de Blake, le cheminot
file la métaphore introduite
par les plans précédents
: "Look out the window.
And doesn’t this remind
you of when you were in the
boat ? And then later that night,
you were lying, looking up at
the ceiling, and the water in
your head was not dissimilar
from the landscape, and you
think to yourself : "Why
is it that the landscape is
moving, but... the boat is still
?". Le bateau, comme
le train et comme un travelling
de cinéma, provoque l’illusion
d’un voyage immobile :
l’œil ne bouge pas
tandis que le paysage se déplace.
D’autre part, ce dialogue
annonce évidemment la
dernière séquence
du film : Blake y est allongé
sur le bateau devant le conduire
vers « l’autre monde
» et il observe alternativement
le ciel et le rivage qui s’éloigne
— ce que le défilement
des mentions graphiques du générique
vers la "profondeur"
noire de l’image prépare
également (21a). Le cheminot
délivre ainsi un message
funeste, d’ailleurs décliné
tout au long de la conversation
("Machine ? That’s
the end of the line", ou
encore, juste avant que retentissent
les coups de feu des chasseurs
de bisons : "You’re
just as likely to find your
own grave"). Mais ce message
qui prévoit l’avenir,
en annonçant à
Blake les dernières images
qu’il verra avant de mourir,
est curieusement délivré
au passé : il s’agit
bien de se souvenir ("remind")
d’un événement
qui est censé avoir déjà
eu lieu ("when you were
in the boat"). Cela revient
à dire que, pour le cheminot,
Blake est déjà
mort — et, avant même
qu’il soit effectivement
blessé mortellement par
le fils de John Dickinson, que
son dernier voyage (celui qu’évoque
la citation de Michaux sur laquelle
le film s’est ouvert)
a déjà commencé.
Cela ne fait que renforcer le
sentiment d’une traversée
ou d’une trouée
du temps, d’une trajectoire
en avant qui serait aussi un
retour, d’une confusion
entre les origines et la fin,
entre la naissance et la mort
(comprise comme une "renaissance"
?) : en somme, le sentiment
d’un temps circulaire
que la suite du film n’en
finira pas de déployer.
Et le cheminot n’est pas
seulement un messager ; c’est
aussi un passeur, double de
Charon, fils des ténèbres
et de la nuit, que son visage
couvert de suie ne manque pas
de rappeler (20) : les deux
premiers plans le concernant
encadrent le passage du tunnel
(11 et 14), tandis que l’entrée
(12) et la sortie du train (13)
sont elles-mêmes séparées
par un fondu au noir et un fondu
d’ouverture. La mise en
abyme de l’entrée
dans le film est alors achevée
— faut-il rappeler que
le générique constitue
bien, au cinéma, un seuil
entre la réalité
extradiégétique
(celle de ceux, précisément,
dont le nom figure au générique,
mais aussi celle des spectateurs)
et la réalité
diégétique (celle
de l’univers fictionnel)
?
Nous entrons donc dans le film
comme on entre dans le territoire
de la Mort, avec sa géographie
et sa temporalité propres,
un monde de ruines où
se confondent le passé,
le présent et l’avenir,
un monde en sommeil qui menace
de s’évanouir à
tout instant, un monde de fantômes
où chaque être
s’avère à
la fois vivant et mort, présent
et absent — tout cela
constituant une assez bonne
définition du cinéma...
Il ne reste plus alors qu’à
disséminer les os du
Dead Man dans la "matière"
filmique (21b et 21c) pour que
chaque événement
et chaque figure qui apparaîtront
désormais dans le film
semblent n’être
qu’un morceau du squelette
narratif et figuratif élaboré
dans cette séquence,
puisque tout ce qui va advenir
nous a déjà été
raconté ici, puisque
tout ce qui va prendre forme
nous a déjà été
montré ici, puisqu’il
ne s’agit jamais que de
ressusciter une dernière
fois les fantômes du western...
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