DEAD
MAN (1995) DE JIM JARMUSCH
Dossier
réalisé par Francisco
Ferreira.
I.
LES FANTÔMES DU WESTERN
2)
Figures spectrales et motif
du double
William Blake est donc un mort-vivant,
il représente la mort
en mouvement ou, plutôt,
le mouvement même du mourir
; c’est une figure constamment
présente à l’image
et, dans le même temps,
décrite comme disparue
d’avance. Nobody, lorsqu’il
prend du peyotl, peut ainsi
contempler à la fois
son corps et son "fantôme",
ce que l’image donne à
voir par le jeu de la surimpression
(chapitre 9 du DVD — 01
: 05 : 47) :
Ce plan, du reste, ne fait que
rendre explicite ce que tous
les autres plans du visage de
Johnny Depp signifient par ailleurs
: son jeu hiératique
lui confère, en effet,
un masque d’inexpressivité
qui est aussi celui de la mort,
et qui finit par contaminer
tous les éléments
de la mise en scène.
Car si Blake incarne la mort,
c’est bien entendu aussi
parce qu’il la donne :
tueur de Blancs, ange exterminateur,
poète du meurtre, "Mister
Black" — comme le
nomme John Scholfield (John
Hurt), lorsqu’il veut
lui refuser l’accès
au bureau de Dickinson —
fait peser une menace diffuse
sur l’ensemble du régime
visuel. Chacune de ses absences
(endormissement ou évanouissement)
semble promettre une disparition
de l’univers diégétique
tout entier, comme le montre
notamment la coïncidence
d’un fondu au noir avec
le mouvement de clôture
de ses paupières (chapitre
4 du DVD — 00 : 32 : 56)
:

Il est important de remarquer
qu’il ne s’agit
pas ici d’un plan subjectif
donnant à voir ce que
regarde le personnage et qui,
selon une convention couramment
appliquée au cinéma,
représenterait mimétiquement
la fermeture des paupières.
C’est bien le régime
objectif (celui du "grand
imagier " ou de "l’énonciateur
invisible et impersonnel"
du film) qui est contaminé
par la subjectivité de
Blake et prend en charge sa
vision : l’effet optique
dédouble le regard du
"mort" et en applique
le pouvoir mortifère
à un plan objectif ;
désormais, tout élément
de la représentation
pourra donc être rapporté
à son intériorité,
comme si la mort qu’il
porte en lui se propageait pour
infecter le film tout entier...
C’est pourquoi toute image
est présentée
comme fondamentalement spectrale
dans Dead Man : "[l]es
intermittences du regard ne
sont plus des interruptions
sans conséquence, favorisant
ellipses narratives ou déplacements
spatio-temporels. Elles mettent
au jour une vacance essentielle
qui récuse la permanence
des corps ou des lieux [...]".
On peut d’ailleurs considérer,
à l’instar de Véronique
Campan, que "[t]ous les
personnages du film sont les
revenants d’un continent
cinématographique perdu
(le western traditionnel), les
acteurs semblent comme en retrait
de leur rôle, et le noir
et blanc fait ressortir avec
évidence l’aspect
fantomatique des images photographiques.
Le traitement tantôt charbonneux,
tantôt surexposé
des visages évoque les
premiers daguerréotypes,
exhibant ce caractère
mortifère de la photographie
que reflètent la "théorie
des spectres" balzacienne
et les nombreux récits
de la fin du XIXe siècle
traitant de "l’optogramme",
ultime image imprimée
sur la rétine de la victime
d’une mort subite".
Le motif du double sert alors
à rappeler l’origine
détournée de plusieurs
personnages intervenant dans
le film, leur caractère
second. Les deux marshals sont
ainsi des sosies l’un
de l’autre (abattre l’un
revient d’ailleurs à
tuer les deux), et leurs noms
indiquent qu’ils ne forment
finalement qu’une seule
figure désignant un acteur
emblématique du western
: Lee Marvin, qui est l’un
des acteurs préférés
de Jarmusch. Quant aux trois
chasseurs de primes, Cole Wilson
(Lance Henriksen), Conwey Twill
(Michael Wincott) et Johnny
"The Kid" Pickett
(Eugene Byrd), ils ne sont que
des avatars ridicules de Dickinson,
correspondant à différents
âges de sa vie ; incapables
de se mesurer directement à
lui, ils ne peuvent guère
que mimer un duel avec son portrait
(chapitre 4 du DVD — 00
: 28 : 55) :
 |
Un autre indice ironique explicite
franchement la nature de la
relation entre ces trois personnages
et celui qu’incarne Robert
Mitchum : tandis que Dickinson
préfère s’adresser
à un ours empaillé
plutôt qu’aux chasseurs
de primes, on découvre
un peu plus tard que celui qui
s’en moquait, Convey Twill,
dort pour sa part avec un ours
en peluche...
 |
Il faut, bien entendu, réserver
un sort particulier à
Dickinson, dans la mesure où
il est interprété
par un acteur qui a effectivement
connu et participé à
l’âge classique
du western — et qui a
vu le genre mourir à
petit feu... De La Vallée
de la peur (Pursued, Raoul Walsh,
1947) à Cinq Cartes à
abattre (Five Card Stud, Henry
Hathaway, 1968), en passant
par Rivière sans retour
(River of no Return, Otto Preminger,
1954), Bandido Caballero (Bandido,
Richard Fleischer, 1956), L’Aventurier
du Rio Grande (The Wonderful
Country, Robert Parrish, 1959)
et, bien sûr, El Dorado
(Howard Hawks, 1967), Robert
Mitchum est peu à peu
devenu un mythe vivant, promenant
d’un rôle à
l’autre sa légendaire
nonchalance (pour ne pas dire
sa désinvolture), sa
décontraction, son humour,
mais aussi son étrangeté
parfois terrifiante. Et il s’est
ainsi taillé un "costume"
de personnage ambigu et individualiste
que Jim Jarmusch, conscient
de faire appel à l’un
des derniers survivants du "grand
Hollywood", lui donne une
dernière fois l’occasion
d’enfiler dans Dead Man.
On pourrait même dire
qu’il y personnifie le
western, son histoire révolue,
sa disparition et l’impossibilité
de le ressusciter sans lui ajouter
cette distance ironique que
j’ai évoquée
dans mon introduction.
Il est l’homme que Blake
cherche immédiatement
à rencontrer lorsqu’il
arrive dans la ville de Machine
(qui syncrétise elle-même
différents aspects du
genre), la référence
face à laquelle le jeune
homme va devoir se définir,
celui qui l’a embauché
(et qui en embauchera d’autres)
afin de constituer la trame
traditionnelle à partir
de laquelle le récit
va pouvoir s’engager —
avant, évidemment, de
s’en dégager...
La rencontre entre ces deux
figures s’avère
donc capitale pour comprendre
l’économie narrative
du film, ainsi que son aspect
réflexif.
Chapitre
2 du DVD — 00 : 15 : 08.
Après
avoir passé le Cerbère
mi-grondant, mi-goguenard, que
représente John Scholfield
à l’intérieur
de la fonderie fumante, labyrinthique
et infernale, Blake entre dans
le bureau de Dickinson, mais
ce dernier ne s’y trouve
pas. Le jeune homme observe
alors le lieu, rempli d’objets
dénotant la présence-absence
paradoxale de celui qu’il
est venu interpeller : un crâne
humain (2a), un cigare fumant
dans un cendrier (2b), un tableau
(2c), un coffre ouvert devant
lequel reposent des liasses
de billets de banque (4), des
trophées de chasse (6a),
et le fameux ours empaillé
(6b).
"Vanitas vanitatis"
: chacun de ces objets symbolise
la mort, la richesse ou le plaisir,
et participe ainsi à
la création d’une
"vanité cinématographique",
d’autant plus évidente
que la mise en scène
s’organise à partir
du tableau représentant
Dickinson. Cela met l’accent
sur la vocation illusoire de
toute représentation
et sur l’inconstance des
choses. Le montage en champ-contrechamp
instaure, en outre, un échange
entre ces objets et Blake, une
manière de dialogue muet
qui exprimerait quelque chose
comme "memento mori"
: "souviens-toi que tu
vas mourir". Or, c’est
encore l’image de la mort
à venir qui est signifiée
à la fin de la séquence,
lorsque Dickinson met en joue
le comptable malheureux (10
et 11).
Mais le motif le plus spectaculaire
de cette scène est constitué
par l’apparition en faux
raccord de Dickinson : après
que la caméra a suivi
le lent déplacement circulaire
du regard de Blake à
travers la pièce vide,
lorsqu’elle revient à
son point de visée originel,
le propriétaire de la
mine est installé derrière
son bureau — alors même
qu’aucun élément
visuel ou sonore n’est
venu justifier diégétiquement
son entrée dans la pièce.
Cette dernière est donc
invraisemblable ou, si l’on
préfère, elle
prend un caractère fantastique
: Dickinson semble être
une émanation du tableau
qui se trouve maintenant derrière
lui, et n’existe donc
qu’en tant que double
de sa propre image... On comprend
à cet instant que les
plans sur les objets précédemment
décrits préparaient
cette apparition ; mieux encore,
on peut penser que c’est
le jeu de raccords regard qui
provoque son entrée en
scène, comme si Blake
intégrait l’image
de l’ours empaillé
(6b-7a) et la restituait en
se retournant pour faire apparaître
l’ours Dickinson (7b-8).
C’est ainsi l’une
des incarnations majeures de
l’acteur américain
postmoderne qui invoque l’esprit,
la mémoire et le modèle
d’une figure classique
et mythique. Et l’incongruité
de l’apparition de Robert
Mitchum dans la séquence
souligne finalement, en miroir,
celle de la présence
de Johnny Depp dans un western,
comme nous le fait entendre
le dialogue :
DICKINSON : Who the hell are
you ? And where did you get
that goddamn
clown suit ? Cleveland ?
BLAKE : Actually, yes,
sir. I did get it in Cleveland.
DICKINSON : What the
hell are you doing in my office
?
BLAKE : Well, I... I...
I came to talk about my job.
DICKINSON : The only job
you're gonna get in here is
pushing up daisies from a
pine box. Now get out !
BLAKE : Thank you very
much, sir.
La lente désincarnation-réincarnation
de Blake va désormais
pouvoir commencer ; il ne lui
reste plus qu’à
rencontrer un troisième
et dernier passeur : après
le cheminot qui l’a conduit
dans les ruines de l’Ouest,
après Dickinson qui lui
refuse le rôle du westerner
blanc, Nobody va lui ouvrir
les portes du territoire indien,
qui sont aussi celles d’une
perception nouvelle du monde
: "If the doors of perception
were cleansed every thing would
appear to man as it is : infinite".
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