DEAD
MAN (1995) DE JIM JARMUSCH
Dossier
réalisé par Francisco
Ferreira.
I.
LES FANTÔMES DU WESTERN
3)
Une anti-conquête de l’Ouest
Nobody,
comme l’indique le nom
qu’il s’est choisi,
est une figure sans attaches,
une apparence sans identité,
qui peut donc assimiler toutes
les identités ; moitié
Blood par sa mère, moitié
Blackfoot par son père,
il parle quatre langues (blackfoot,
cree, makah, anglais) "sans
rien dire", puisque tel
est son nom indien : "Xebeche",
"He-Who-Talks-Loud-
Saying-Nothing" (il
s’agit d’une allusion
à une chanson de James
Brown : "Talkin’
Loud And Sayin’ Nothing").
Mis à l’écart
par sa tribu en raison de son
sang mêlé ("This
mixture was not respected"),
il a été enlevé
par les Blancs, emmené
dans une cage à Toronto,
puis à Philadelphie,
à New York et, enfin,
en Angleterre, pour y être
exhibé comme un animal
("a captured animal,
an exhibit"). C’est
là qu’il a appris
à imiter les Blancs ("I
mimicked them, imitating their
ways, hoping that they might
lose interest in this young
savage") et que, placé
dans une école, il a
découvert la poésie
de William Blake. Après
s’être enfui, de
retour auprès de sa tribu,
il en a été rejeté
parce que les siens ne croyaient
pas au récit de ses aventures
: "They ridiculed me.
My own people. And I was left
to wander the earth alone. I
am Nobody".
Comme le remarque Véronique
Campan, Nobody est une sorte
de mime, "il n’imite
pas les Anglais, mais leurs
manières, pour leur offrir,
comme en reflet, l’image
de ce qu’ils pensent être,
ce modèle abstrait qu’ils
cherchent à imposer au
monde. [...] En tant que mime,
le jeu d’acteur et la
mise en scène maniéristes
esquissent des formes creuses
parce qu’ils sont hantés
par une image inactuelle, une
image en idée. Les acteurs,
qu’ils interprètent
des chasseurs de primes, des
Indiens ou des représentants
de l’ordre, ne sont que
des allusions aux personnages
qu’ils incarnent, dont
ils énoncent la possibilité
au lieu d’en matérialiser
la présence. Simple reflet
de scènes vues en imagination,
le jeu mimique souligne le caractère
fantasmatique de son référent
: de l’ouest américain
ne sera évoquée
qu’une idée, et
aucune version proposée
n’en sera l’exacte
formulation".
On peut penser que deux idées
de l’Ouest s’opposent
en fait dans Dead Man, et que
c’est le glissement de
l’une — celle que
défendait le western
classique — vers l’autre,
véhiculée par
ce qu’on a appelé
le western critique, qui intéresse
Jarmusch : tel est le sens du
trajet qui nous conduit, en
compagnie de Blake et de Nobody,
de la ville de Machine au village
makah, c’est-à-dire
toujours plus vers l’ouest,
jusqu’au bord du Pacifique
— et je ne parle pas ici
que de l’océan...
Il s’agit là d’une
manière d’anti-conquête
de l’Ouest, dénonçant
le prétendu mouvement
du progrès vers l’émancipation
et vers la liberté comme
un mouvement vers la mort, qu’il
s’agisse du massacre des
Bisons, dont le but était
d’affamer les Indiens,
ou de cet autre détail
véridique concernant
les couvertures infectées
et utilisées par les
Blancs comme des armes bactériologiques.
Le mouvement proposé
par le film inverse alors celui
de l’histoire : on passe
de l’industrie (Machine)
à l’artisanat (le
village makah), du capitalisme
(incarné par Dickinson,
qui ne cesse d’établir
et de signer des contrats dont
il ne respecte pas l’engagement)
au don rituel du canoë,
du christianisme dogmatique
et raciste (celui du missionnaire
du comptoir d’échanges)
aux rites funéraires
des Makah accueillant un Blanc
pour lui offrir son passage
vers l’au-delà...
Un détail éclaire
parfaitement cette perspective
: il s’agit du gag répétitif
autour du tabac, que Thel (Mili
Avital) demande d’abord
à Blake après
qu’ils ont fait l’amour,
que Convey Twill espère
en vain obtenir de l’un
de ses acolytes dans le bureau
de Dickinson, que Benmont Tench
(Jared Harris) réclame
à son tour lorsque Blake
rencontre son improbable "famille"
de trappeurs — mais, surtout,
que Nobody n’en finit
pas de quémander auprès
de son compagnon de voyage...
Jim Jarmusch s’est expliqué
sur ce point :
"J’ai un vrai respect
pour le tabac en tant que substance
et je trouve bizarre que le
point de vue occidental [non-indien]
revienne à : "Ouah,
les gens peuvent devenir accros
à ce machin, pense un
peu à tout le blé
qu’on va pouvoir se faire."
Pour les indigènes, ici,
c’est encore un sacrement
; c’est ce qu’on
offre aux gens quand on va chez
eux, ce qu’on fume quand
on prie".
Jonathan Rosenbaum remarque
qu’une "partie du
comique vient de ce que la question
récurrente de Nobody
est un geste d’amitié
que Blake ne peut que mésinterpréter
: il le voit comme une aumône.
De fait, il est caractéristique
que Blake, tout au long du film,
et même s’il mime
à l’occasion les
définitions sociales
ou poétiques que lui
imposent les autres (quand il
devient un assassin de sang-froid
tel que le décrivent
les avis de recherche ou quand
il déclare que "Certains
sont nés pour la nuit
infinie"), n’apprenne
jamais rien. Il est aussi incapable
de comprendre ce qui arrive
à la fin du film qu’il
l’est au début.
Putain d’abruti de Blanc,
une autre expression que répète
souvent Nobody, ne pourrait
pas mieux le décrire.
Il est la cible idéale
des plaisanteries que font les
Indiens sur leurs oppresseurs
guindés et obtus, même
quand ils ont de l’amitié
pour eux : "Oh, ce Blanc
n’a toujours pas compris".
Un échange autour du
tabac a pourtant bel et bien
lieu entre les deux hommes à
la fin du film : c’est
Nobody qui l’offre à
Blake pour son dernier voyage.
Mais le "stupid fucking
white man" ne peut s’empêcher
de répéter pour
la énième fois
: "Nobody, I don't smoke".
Il ne sait pas qu’il s’agit
là d’un objet transitionnel
en offrande aux esprits qui
l’accueilleront sur "l’autre
rive".
D’un côté,
donc, le tabac est un produit
favorisant le commerce et l’enrichissement,
au détriment de la santé
de ceux qui le consomment ; de
l’autre, c’est une
herbe sacrée et douée
de vertus magiques. Entre les
deux, et à travers son
non-fumeur de personnage, Jim
Jarmusch répond malicieusement
à l’hypocrisie de
la représentation hollywoodienne
: il est désormais fortement
recommandé de ne pas montrer
de héros fumeur dans les
films hollywoodiens, alors que
c’est bien Hollywood, allié
en cela des industriels du tabac,
qui a répandu dans le monde
le stéréotype associant
virilité et cigarette.
De
même, la mise à distance
ironique des stéréotypes
véhiculés par le
western traditionnel (l’Indien
comme figure anonyme de l’altérité,
de la violence et de la barbarie)
constitue en creux, dans Dead
Man, une critique des modèles
de représentation de l’industrie
hollywoodienne. En cela, Jarmusch
poursuit bien la réflexion
développée dans
nombre de ses films précédents,
dont le genre le plus proche serait
celui du road movie, c’est-à-dire
justement un genre né du
mouvement de contestation de la
jeunesse américaine à
la fin des années 60 (Easy
Rider, film fondateur de Dennis
Hopper, date de 1969) et qui se
présente comme celui de
l’anti-conquête de
l’Ouest : le voyage n’y
est plus conquérant et
la quête initiatique (qui
se fait de la Californie à
la Nouvelle-Orléans, soit
d’Ouest en Est, dans Easy
Rider) n’aboutit finalement
nulle part — et surtout
pas au dépassement de soi.
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