DEAD
MAN (1995) DE JIM JARMUSCH
Dossier
réalisé par Francisco
Ferreira.
II.
RÉSURGENCE ET SYNTHÈSE
: UNE ESTHÉTIQUE "SPECTRALE"
1)
Résurgence thématique
et signature stylistique
Un jeune homme désoeuvré
déambule dans New York,
de ruelles étroites en
terrains vagues, avant de partir
pour l’Europe (Permanent
Vacation, 1980) ; une adolescente
arrivant de Hongrie, son cousin
Willie, installé à
New York, et l’un de ses
amis américains rejoignent
Cleveland, puis Miami, avant
que Willie se retrouve malgré
lui dans un avion à destination
de Budapest (Stranger than
Paradise, 1984) ; dans une
prison de Louisiane, trois criminels
partageant la même cellule
réussissent à
s’évader et traversent
ensemble le bayou, jusqu’à
ce que leurs routes se séparent
(Down by Law, 1986) ;
un jeune couple japonais, fan
d’Elvis
Presley, une italienne cherchant
à rapatrier le cercueil
de son mari, et trois voyous
en cavale se croisent dans Memphis
et partagent le même hôtel
sans jamais se rencontrer (Mystery
Train, 1989) ; au même
moment, à Los Angeles,
à New York, à
Paris, à Rome et à
Helsinki, des chauffeurs de
taxis conduisent d’improbables
clients à travers la
nuit urbaine (Night on Earth,
1991)...
Tous les longs métrages
réalisés par Jim
Jarmusch avant Dead Man ont
l’errance pour thème
principal et des marginaux pour
"héros" ; certains
interrogent, plus précisément
encore, le rapport à
l’espace et le regard
d’un étranger sur
les États-Unis : une
Hongroise (Eszter Balint) dans
Stranger than Paradise ; un
Italien (Roberto Benigni) dans
Down by Law ; des Japonais (Masatoshi
Nagase, Youki Kudoh) et, à
nouveau, une italienne (Nicoletta
Braschi) dans Mystery Train
; un réfugié ayant
fui l’Allemagne de l’Est
(Armin Mueller-Stahl) dans le
sketch sur New York de Night
on Earth. Chaque film orchestre,
d’une manière ou
d’une autre, une rencontre
entre des personnages issus
de cultures et de milieux différents,
qui ne se comprennent pas vraiment,
mais nouent malgré tout
une relation chaleureuse, laquelle
se mue parfois en amitié
singulière. Même
le solitaire Aloysious (Christopher
Parker) de Permanent Vacation
n’en finit pas d’entrer
en contact avec d’autres
marginaux, parmi lesquels un
vétéran traumatisé
par la guerre du Vietnam (Richard
Boes), un saxophoniste (John
Lurie) communiquant avec lui
par le biais de sa musique,
et son double français
(Chris Hameon), lui aussi en
« vacances permanentes
». Enfin, trois de ces
films abordent également
le thème de la mort :
Down by Law s’ouvre significativement
sur un plan de corbillard ;
Mystery Train ressuscite le
fantôme d’Elvis
dans la chambre d’hôtel
de l’Italienne en deuil
; et Night on Earth présente
sur un mode tragi-comique la
crise cardiaque d’un prêtre
(dans le segment romain) et
la mort de l’enfant du
chauffeur de taxi finlandais.
Sur le plan formel, on peut
rapidement relever trois traits
majeurs, qui sont comme la signature
stylistique de Jarmusch : un
certain dépouillement
de la mise en scène,
encore plus sensible dans les
films en noir et blanc (Stranger
than Paradise et Down by Law)
; un goût marqué
pour les plans longs, voire
les plans-séquences,
dans lesquels s’épanouit
le caractère insolite
des situations représentées
; et, surtout, une utilisation
récurrente et singulière
des déplacements latéraux
pour représenter l’errance,
qu’il s’agisse de
déplacements des personnages
dans un cadre fixe (1), de travellings
d’accompagnement (2 et
4), ou de travellings sur le
paysage (3 et 5).
Dead Man reprend donc
des questions et des motifs
déjà largement
explorés auparavant par
Jarmusch. Mais, alors, qu’est-ce
qui change et qui m’autorise
à penser que ce film
marque une mutation dans son
cinéma ? La première
partie de cette étude
nous en a déjà
fourni l’argument principal
: ce qui change, ce sont d’abord
les références
(là, la modernité
européenne ; ici le cinéma
classique hollywoodien) ; c’est
ensuite, et corrélativement,
l’espace traversé
(d’un côté
l’Est et le Sud des États-Unis,
ainsi que des villes européennes
; de l’autre, l’Ouest)
; c’est, enfin, selon
deux perspectives complémentaires,
le rapport au temps : à
la différence de tous
les autres, Dead Man est évidemment
un film « historique »,
un film qui raconte le passé
; mais surtout — et ce
n’est pas la même
chose —, c’est un
film dont on pourrait dire qu’il
est raconté au passé,
un film qui oppose au «
présent continu »
des précédents,
à la permanence de leur
temporalité (indépendamment
des nécessaires ellipses
narratives), une vacance du
temps, le sentiment que ce qui
arrive à l’écran
n’est pas en train d’avoir
lieu, mais a toujours déjà
eu lieu, qu’il ne s’agit
pas d’un événement,
même mineur, même
indifférent,
mais d’un évanouissement
de l’événementialité
même. Tel serait l’axiome
de cette spectralité
fondamentale et nouvelle chez
Jarmusch, que j’ai essayé
de cerner dans le film : si
cela a déjà été,
cela n’a plus lieu d’être,
donc cela n’est pas ;
et, pourtant, c’est là.
D’autre part, si jusque-là
Jarmusch retravaillait d’un
film à l’autre
les mêmes obsessions,
forgeant entre eux une belle
cohérence (qui ne peut
que réjouir les tenants
depuis longtemps majoritaires
de la "politique des auteurs"),
aucun d’entre eux ne citait
explicitement les précédents
: il y avait précisément
continuité — ou
récurrence — des
sujets et des formes, mais pas
de retour des œuvres elles-mêmes.
Or, je viens de rappeler que
le changement majeur était
celui des références
cinématographiques ;
j’aurais donc dû
indiquer (mais je l’ai
dit en introduction) que, dans
Dead Man, il y a une autre référence
radicalement neuve chez Jarmusch
: celle de son propre cinéma.
Tout se passe comme si, en synthétisant
les précédents,
ce film cherchait à résoudre
une crise esthétique
marquée par la répétition
devenue vaine des mêmes
procédés modernes
(le découpage en sketchs,
d’ailleurs très
inégaux, de Night on
Earth témoignait effectivement
d’une perte d’inspiration
et d’une reprise mécanique
de formules vidées de
leur contenu). Il s’agit
maintenant d’assumer le
travail de réécriture
en l’exhibant, de faire
de ce travail le contenu même
de l’œuvre.
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